Qui décide du prénom de mon fils ? Ma lutte contre les attentes familiales
« Non, ce ne sera pas Jean-Baptiste ! » Ma voix a claqué dans la cuisine, surprenant tout le monde, moi la première. Ma belle-mère, Françoise, a laissé tomber sa cuillère dans la soupe, et mon mari, Laurent, s’est figé, les yeux écarquillés. Le silence s’est abattu sur la pièce, lourd comme un orage d’été. Je venais de briser un tabou, celui qui voulait que, dans la famille Morel, le premier garçon porte toujours le prénom du grand-père.
Je me souviens encore de la première fois où j’ai entendu cette règle. C’était lors d’un déjeuner dominical, quelques semaines après mon mariage. Françoise avait posé sa main sur la mienne et m’avait dit : « Ici, on respecte les traditions. » J’avais souri, naïve, croyant qu’il s’agissait de recettes ou de coutumes de Noël. Je n’avais pas compris que cela signifiait aussi que mon futur enfant porterait un prénom qui ne me disait rien, un prénom qui n’était pas le mien.
Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’étais folle de joie. Laurent et moi avions passé des heures à rêver de notre vie à trois dans notre petit appartement de Lyon. Mais très vite, la question du prénom est devenue une obsession pour sa famille. À chaque repas, à chaque appel, on me rappelait : « Alors, ce sera Jean-Baptiste ? »
Au début, je riais nerveusement. Je me disais que nous aurions le temps d’en discuter. Mais plus les mois passaient, plus la pression montait. Ma propre mère, Hélène, essayait de me rassurer : « Tu sais, c’est ton enfant aussi… » Mais elle savait bien que dans notre famille, on n’a jamais vraiment élevé la voix.
Le jour où l’échographie a confirmé que c’était un garçon, tout s’est accéléré. Françoise a sorti le vieux berceau familial du grenier et l’a installé dans notre salon sans même me demander mon avis. Laurent semblait pris entre deux feux : il voulait me soutenir mais n’osait pas contrarier sa mère. Un soir, alors que je pleurais dans la salle de bains, il m’a dit : « Tu sais combien elle tient à cette tradition… »
Mais moi aussi, je tenais à mon fils. Je voulais qu’il ait un prénom qui lui appartienne, qui nous ressemble. J’ai pensé à tous ces moments où j’avais cédé pour éviter les conflits : les vacances imposées en Bretagne chez ses parents, les repas où je devais préparer la blanquette « comme Françoise », les anniversaires où mes propres amis étaient relégués au second plan.
La veille de l’accouchement, alors que j’étais épuisée par les contractions et l’angoisse, Françoise est venue à l’hôpital avec un petit bracelet gravé « Jean-Baptiste ». J’ai senti une colère sourde monter en moi. Pourquoi personne ne me demandait ce que je voulais ? Pourquoi devais-je toujours m’effacer ?
Le lendemain matin, après une nuit blanche et douloureuse, j’ai tenu mon fils dans mes bras pour la première fois. Il avait les yeux de Laurent mais mon menton. J’ai su alors que je ne pouvais plus reculer.
Quand l’infirmière est venue remplir les papiers de déclaration de naissance, elle a demandé : « Le prénom ? » J’ai regardé Laurent droit dans les yeux et j’ai dit : « Arthur. Il s’appellera Arthur. »
Laurent a blêmi. Il a hésité une seconde puis a murmuré : « D’accord… »
Quelques heures plus tard, Françoise est entrée dans la chambre avec le bracelet. Quand elle a vu le formulaire posé sur la table de chevet, elle a pâli à son tour.
— Ce n’est pas possible… Tu ne peux pas faire ça !
— Si, Françoise. C’est mon fils aussi. Et je veux qu’il ait un prénom qui lui donne la liberté d’être lui-même.
Elle a éclaté en sanglots. Laurent a tenté de la consoler mais je suis restée droite. Pour la première fois depuis des années, je me suis sentie forte.
Les semaines suivantes ont été difficiles. Les appels se sont faits plus rares. Les invitations aussi. Laurent était partagé entre fierté et culpabilité. Un soir d’automne, alors qu’Arthur dormait paisiblement contre moi, il m’a dit :
— Tu as eu raison. Il fallait quelqu’un pour briser le cercle.
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’observais mon fils respirer doucement et je me demandais quel genre de mère je voulais être pour lui.
Aujourd’hui encore, certains membres de la famille Morel m’en veulent. Mais Arthur grandit entouré d’amour et de respect pour ce qu’il est vraiment. Parfois je croise le regard triste de Françoise lors des réunions familiales ; parfois elle esquisse un sourire en coin quand Arthur rit aux éclats.
Je me demande souvent : combien d’entre nous vivent encore sous le poids des traditions qui ne leur ressemblent pas ? Combien osent dire non ? Et vous, jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour défendre votre voix et celle de vos enfants ?