La Beauté Invisible : Le Combat de Camille

« Tu ne vas pas sortir comme ça, Camille ? » La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je me fige devant le miroir de l’entrée, les mains tremblantes. Mon jean est trop large, mon pull trop simple, mes cheveux attachés à la va-vite. Je sens son regard glisser sur moi, lourd de reproches silencieux. « Tu pourrais faire un effort, tu sais. »

Je serre les dents. J’ai 28 ans, je vis encore chez mes parents à Lyon depuis la pandémie, et chaque matin ressemble à un interrogatoire. Ma mère, Sylvie, ancienne coiffeuse, ne supporte pas que je sorte sans maquillage, sans brushing parfait. Pour elle, une femme doit être belle – ou du moins le paraître. Mon père, Jean-Luc, ne dit rien mais détourne les yeux quand je passe devant lui. Je me sens invisible et pourtant jugée à chaque instant.

Au travail, ce n’est pas mieux. Je suis assistante dans une agence immobilière du centre-ville. Ma collègue Chloé, toujours tirée à quatre épingles, me lance souvent des regards en coin. « Tu sais Camille, un peu de rouge à lèvres te donnerait meilleure mine… » J’ai envie de hurler. Pourquoi dois-je me transformer pour être acceptée ? Pourquoi mon naturel dérange-t-il autant ?

Un soir d’hiver, alors que je rentre sous la pluie battante, je surprends une conversation entre mes parents. « Elle ne fera jamais rien de sa vie si elle continue comme ça », souffle ma mère. Mon père soupire : « Laisse-la tranquille, elle finira bien par comprendre… » Je monte dans ma chambre, le cœur en miettes. Je me regarde dans le miroir : cernes sous les yeux, peau fatiguée, mais surtout un vide immense dans le regard.

Je repense à mon adolescence. À l’époque déjà, j’étais la « fille bizarre », celle qui préférait lire que se maquiller. Au lycée du Parc, les autres filles se moquaient de mes vêtements trop larges et de mes baskets usées. J’ai appris à me faire petite, à ne pas déranger. Mais aujourd’hui, cette invisibilité me pèse comme jamais.

Un samedi matin, ma meilleure amie Élodie débarque chez moi sans prévenir. Elle me trouve en pyjama devant la télé. « Camille, ça suffit ! On sort ! » Je proteste mollement mais elle ne me laisse pas le choix. Dans la rue piétonne de la Presqu’île, elle m’entraîne dans une boutique de cosmétiques. « Tu devrais essayer ce fond de teint, il est magique ! » Je sens la panique monter. Je n’ai jamais su me maquiller correctement. Les vendeuses me scrutent comme une bête curieuse.

De retour chez moi, je m’effondre en larmes. Je me sens étrangère à ce monde où tout semble tourner autour de l’apparence. Je repense à toutes ces injonctions : sois belle, sois mince, sois féminine… Mais qui suis-je vraiment derrière ce masque ?

Quelques semaines plus tard, un événement va tout bouleverser. Ma grand-mère maternelle, Madeleine, tombe gravement malade. Je vais la voir à l’hôpital Edouard-Herriot. Elle a toujours été mon refuge, celle qui m’acceptait telle que je suis. Son visage est marqué par la maladie mais ses yeux brillent d’une douceur infinie.

« Tu sais Camille », murmure-t-elle en me serrant la main, « la beauté c’est comme une fleur : ça fane vite si on ne s’occupe pas du jardin autour… Prends soin de toi, mais pas seulement de ce que tu montres aux autres. Prends soin de ton cœur aussi. »

Ses mots résonnent en moi comme une révélation. Pour la première fois depuis longtemps, je décide de faire quelque chose pour moi – pas pour plaire aux autres. Je commence par écrire dans un carnet tout ce que je ressens : la colère, la tristesse, mais aussi mes rêves oubliés.

Je m’inscris à un atelier d’écriture dans le quartier Croix-Rousse. Là-bas, personne ne juge mon apparence. On écoute mes mots, on partage nos histoires. Petit à petit, je retrouve confiance en moi. Je découvre que je peux plaire autrement – par ma sensibilité, mon humour, ma façon de voir le monde.

À la maison, le climat reste tendu. Ma mère ne comprend pas mon changement : « Tu deviens égoïste ! » crie-t-elle un soir où je refuse d’aller chez sa cousine pour une énième réunion de famille où l’on commente les kilos et les rides des unes et des autres. Mon père tente d’apaiser les choses mais je sens qu’il est perdu lui aussi.

Un jour, alors que je rentre d’un atelier d’écriture, ma mère m’attend dans le salon. Elle tient entre ses mains une vieille photo d’elle jeune femme : cheveux courts au vent, sourire éclatant.

« Tu sais Camille… Moi aussi j’ai eu peur d’être jugée toute ma vie », avoue-t-elle d’une voix tremblante. « J’ai cru qu’en étant belle j’aurais moins mal… Mais ça ne marche pas comme ça. »

Pour la première fois depuis des années, nous pleurons ensemble. Je comprends alors que ses exigences étaient peut-être une façon maladroite de m’aimer et de me protéger.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter devant le miroir. Mais j’ai appris à voir au-delà du reflet : à écouter mes envies, à prendre soin de mon esprit autant que de mon corps.

Alors dites-moi : pourquoi laisse-t-on les autres décider de notre valeur ? Et vous, qu’est-ce qui vous rend vraiment beaux ?