On m’a prise pour la nounou de mon fils : une histoire d’identité et de préjugés
« Mais vous êtes la nounou, n’est-ce pas ? » La question claque dans l’air comme une gifle. Je serre la main de mon fils, Lucas, un peu plus fort. Il me regarde, ses grands yeux noisette pleins d’incompréhension. Nous sommes devant l’école primaire de notre quartier à Lyon, entourés d’autres parents qui discutent, rient, se saluent. Je sens le rouge me monter aux joues.
Je m’appelle Mireille Benali. J’ai trente-six ans, je suis née à Marseille d’un père algérien et d’une mère française. Ma peau mate, mes cheveux noirs bouclés, mon accent du Sud qui ne disparaît jamais vraiment… tout cela fait de moi une étrangère aux yeux de certains, même ici, même chez moi.
Ce matin-là, c’est la mère de Clément, une femme blonde tirée à quatre épingles, qui s’adresse à moi avec ce sourire poli mais distant. « Vous pouvez dire à la maman de Lucas qu’il a oublié son cahier ? » Je sens la colère monter, mais aussi une immense tristesse. Je réponds d’une voix tremblante : « Je suis sa mère. » Elle me regarde, surprise, puis détourne les yeux sans un mot d’excuse.
Sur le chemin du retour, Lucas me demande : « Pourquoi elle a dit ça, maman ? » Que répondre à un enfant de sept ans ? Que le monde est rempli de gens qui jugent sur l’apparence ? Que même en France, on peut être perçu comme une étrangère dans son propre pays ? Je me contente de lui caresser les cheveux et de lui dire que parfois, les gens se trompent.
Mais au fond de moi, la blessure est profonde. Ce n’est pas la première fois. À la maternité déjà, l’infirmière avait demandé à mon mari Pierre : « C’est votre femme ? » Comme si c’était improbable qu’un homme blanc épouse une femme comme moi. Dans les parcs, on me demande souvent pour quelle famille je travaille. Même à la boulangerie du quartier, on me parle parfois en anglais ou en arabe avant de réaliser que je suis française.
À la maison, Pierre tente de me rassurer : « Ils sont idiots, Mireille. Tu es la meilleure maman du monde. » Mais il ne comprend pas vraiment. Il n’a jamais eu à prouver qu’il était le père de son fils. Il n’a jamais ressenti ce regard qui vous déshabille, qui vous classe dans une case avant même que vous ayez ouvert la bouche.
Un soir, lors d’un dîner chez mes beaux-parents à Annecy, la question revient sur le tapis. La sœur de Pierre lance innocemment : « Lucas a vraiment pris de toi… Il a la peau mate et les cheveux bouclés ! » Je souris poliment mais je sens le malaise. Plus tard dans la soirée, elle me prend à part : « Tu sais, tu devrais être fière de tes origines. Mais tu pourrais aussi essayer de t’intégrer un peu plus… »
Je rentre chez moi en larmes. Pierre me serre dans ses bras mais je sens qu’il est désemparé. « Pourquoi tu fais attention à ce que disent les autres ? » Parce que ce sont toujours les mêmes remarques, les mêmes regards. Parce que je veux que Lucas grandisse fier de qui il est, sans avoir honte de sa mère.
Un jour, Lucas rentre de l’école en pleurant : « Maman, pourquoi je ne suis pas comme les autres ? Pourquoi on dit que tu n’es pas ma vraie maman ? » Mon cœur se brise. Je m’assois avec lui sur le canapé et je lui raconte mon histoire : comment mes parents se sont battus pour leur amour malgré les préjugés ; comment j’ai dû prouver toute ma vie que j’étais « assez française » ; comment j’ai appris à aimer mes différences.
« Tu sais Lucas, il y aura toujours des gens pour te juger sur ce que tu es ou ce à quoi tu ressembles. Mais ce qui compte, c’est ce que tu portes dans ton cœur. Tu es mon fils et rien ni personne ne pourra changer ça. »
Les semaines passent mais la douleur reste. J’en parle avec mes amies du quartier – Fatima, Sophie et Chantal – qui me racontent leurs propres histoires d’exclusion ou d’incompréhension. Nous rions parfois pour ne pas pleurer. Nous nous soutenons comme on peut.
Un matin, alors que j’accompagne Lucas à l’école, il me serre fort la main et crie devant tout le monde : « C’est MA maman ! Elle est belle et c’est elle qui fait les meilleurs gâteaux au chocolat ! » Les autres parents se retournent. Certains sourient gênés, d’autres baissent les yeux. Je sens une fierté immense m’envahir.
Mais le combat continue. À chaque réunion parents-profs, à chaque sortie scolaire, je dois rappeler qui je suis. Parfois je rêve d’un monde où personne ne demanderait jamais si je suis la nounou ou la mère ; où Lucas pourrait grandir sans avoir à se justifier.
Parfois je me demande : combien d’entre nous vivent cette double peine ? Combien d’enfants doivent défendre l’identité de leurs parents ? Et surtout… pourquoi juge-t-on encore sur l’apparence en 2024 ?
Est-ce que vous aussi vous avez déjà ressenti cette blessure invisible ? Comment apprend-on à s’aimer quand le regard des autres nous blesse chaque jour un peu plus ?