Ne fuis pas devant toi-même, Élodie ! – La fuite d’une fiancée de la famille de son futur mari
« Tu n’as pas mis assez de sel dans la ratatouille, Élodie. » La voix de ma future belle-mère, Madame Lefèvre, résonne dans la cuisine, sèche et tranchante comme un couperet. Je serre la cuillère en bois si fort que mes jointures blanchissent. Autour de moi, tout semble tourner au ralenti : les casseroles qui bouillonnent, le tic-tac de l’horloge, les regards furtifs de la famille réunie dans la salle à manger. Je suis là, mais je ne suis pas là. Invisible, étrangère dans cette maison bourgeoise d’Angers où je vis depuis trois mois, depuis que Paul m’a demandé en mariage.
« Tu dois apprendre à faire comme nous ici », ajoute-t-elle, sans même lever les yeux de son téléphone. Paul, mon fiancé, hausse les épaules et me lance un sourire gêné. Il ne dit rien. Il ne dit jamais rien quand sa mère me rabaisse. Je sens une boule se former dans ma gorge, mais je ravale mes larmes. Ce n’est pas le moment.
Le soir, allongée dans le lit conjugal – enfin, le lit d’amis que nous partageons temporairement –, j’écoute Paul respirer paisiblement. Je me demande comment il fait pour dormir alors que je me sens étranglée par l’angoisse. Je repense à ma mère à Nantes, à ses bras réconfortants et à ses mots : « Ne laisse jamais personne t’effacer, ma fille. » Mais ici, chaque jour, je disparais un peu plus.
Le lendemain matin, tout explose. Je suis en train de plier le linge dans la buanderie quand j’entends Madame Lefèvre parler à voix basse avec sa sœur : « Elle n’est pas d’ici, tu sais… Elle n’a pas nos manières. Paul aurait pu choisir mieux. » Mon cœur se serre. Je laisse tomber un drap sur le sol et sors précipitamment.
Dans le couloir, Paul m’attend. Il a entendu aussi. « Élodie… Tu sais comment est ma mère… Elle veut juste que tout soit parfait pour le mariage. »
Je le regarde, les yeux pleins de larmes : « Et moi ? Est-ce que tu veux que je sois parfaite ou est-ce que tu veux que je sois moi ? »
Il détourne le regard. « Ce n’est pas si simple… »
Je comprends alors que je suis seule. Seule face à cette famille qui ne veut pas de moi telle que je suis. Seule face à un homme qui préfère éviter le conflit plutôt que de me défendre.
Les jours suivants, je fais semblant. Je souris aux repas, je ris aux blagues de son père, j’aide à préparer les invitations du mariage. Mais à l’intérieur, je me vide peu à peu. Je ne me reconnais plus dans le miroir ; mon reflet me semble flou, lointain.
Un soir d’orage, alors que la pluie martèle les vitres et que la maison dort, je prends une décision. J’attrape mon sac à dos et y glisse quelques vêtements, mon carnet de croquis et une photo de ma mère. Mon cœur bat la chamade. Je descends l’escalier sur la pointe des pieds.
Au moment où j’atteins la porte d’entrée, une voix me stoppe net : « Où vas-tu ? » C’est Paul, debout dans l’ombre du vestibule.
Je me retourne, tremblante : « Je ne peux plus… Je ne peux plus vivre ici en étant quelqu’un d’autre. Je me perds, Paul. »
Il s’approche, tente de me prendre la main : « On peut arranger ça… Ma mère finira par t’accepter… »
Je secoue la tête : « Ce n’est pas seulement ta mère. C’est moi. J’ai besoin de retrouver qui je suis avant de devenir ta femme ou celle de qui que ce soit. »
Il baisse les yeux, vaincu. « Tu vas partir ? Juste comme ça ? »
Je retiens un sanglot : « Je n’ai pas le choix si je veux encore me regarder en face demain matin. »
Je sors sous la pluie battante, sans me retourner. Chaque goutte sur mon visage est comme une délivrance. Je marche jusqu’à la gare d’Angers Saint-Laud et prends le premier train pour Nantes.
Chez ma mère, je m’effondre dans ses bras. Elle ne pose pas de questions ; elle sait déjà tout ce que j’ai traversé rien qu’en lisant mon regard fatigué.
Les semaines passent. Je retrouve peu à peu des couleurs : je reprends mes études d’art, je retrouve mes amies d’enfance, je ris à nouveau sans avoir peur d’être jugée. Parfois, Paul m’envoie des messages – des excuses maladroites, des souvenirs partagés –, mais je ne réponds pas.
Un matin d’automne, alors que je dessine sur les bords de l’Erdre, je croise le regard d’une jeune femme assise seule sur un banc. Elle pleure en silence. Je m’assois près d’elle et lui tends un mouchoir.
« Merci », murmure-t-elle.
Je lui souris doucement : « Parfois il faut du courage pour partir… Mais il en faut encore plus pour rester fidèle à soi-même. »
Aujourd’hui encore, je me demande : combien sommes-nous à nous perdre pour plaire aux autres ? Et vous, jusqu’où iriez-vous pour ne pas vous oublier vous-même ?