Les yeux de mon père : une rencontre après l’abandon

« Tu sais, je ne me souvenais même pas que c’était aujourd’hui ton anniversaire. »

Sa voix résonne encore dans ma tête, froide et détachée, alors que je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Nous sommes assis face à face dans ce petit bistrot de la rue de la République, à Lyon. Il pleut dehors, une pluie fine et persistante qui colle aux vitres, brouillant les contours du monde. J’ai attendu ce moment toute ma vie, et maintenant qu’il est là, je voudrais disparaître.

Quand j’étais petite, tout le monde disait que j’avais ses yeux. Gris, presque transparents, comme la surface d’un lac quand l’orage menace. Ma grand-mère maternelle répétait sans cesse : « Tu as ses mains aussi, regarde comme tu bouges les doigts, c’est pareil. » Pendant des années, ça m’a suffi. Parce que je n’avais rien d’autre de lui. Il est parti un matin de novembre, sans un mot, sans un regard en arrière. J’avais sept ans. Je ne me souviens pas de disputes, ni de cris. Juste un vide immense qui s’est installé dans la maison, un silence pesant que même maman n’a jamais réussi à briser.

Maman disait toujours : « Ton père avait ses raisons. » Mais elle n’a jamais voulu m’en parler. Alors j’ai grandi avec des questions sans réponses, des anniversaires sans appels, des bulletins scolaires sans félicitations paternelles. À chaque fête des pères à l’école primaire, je faisais semblant d’être malade pour ne pas avoir à fabriquer un cadeau pour un fantôme.

Aujourd’hui, j’ai vingt-sept ans. J’ai une vie à moi, un petit appartement dans le 7ème arrondissement, un boulot pas très passionnant dans une agence immobilière. J’ai appris à ne rien attendre de personne. Mais quand j’ai reçu ce message sur Facebook – « Bonjour Camille, c’est ton père… » – tout s’est effondré.

Je l’ai reconnu tout de suite en entrant dans le café. Il a vieilli, bien sûr, mais il a toujours cette façon de se tenir légèrement voûté, comme s’il portait le poids du monde sur ses épaules. Il a commandé un café noir, sans sucre. Moi aussi. Un réflexe idiot.

« Tu es devenue une belle jeune femme », a-t-il dit en me regardant à peine.

J’ai senti la colère monter en moi, mêlée à une tristesse profonde. J’aurais voulu lui hurler dessus, lui demander pourquoi il était parti, pourquoi il ne m’avait jamais écrit, jamais cherché. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.

« Pourquoi tu es parti ? » ai-je fini par murmurer.

Il a soupiré longuement, regardant par la fenêtre comme s’il espérait y trouver une réponse.

« C’était compliqué avec ta mère… Je n’étais pas prêt à être père. J’avais peur de tout gâcher. »

J’ai éclaté de rire, un rire amer qui a fait se retourner la serveuse.

« Tu as tout gâché quand même », ai-je répliqué.

Il n’a rien dit. Un silence gênant s’est installé entre nous. Je voyais son reflet dans la vitre : un homme fatigué, usé par le temps et les regrets.

« Tu sais… » Il a hésité. « Je pensais souvent à toi. Mais je ne savais pas comment revenir. »

Je me suis rappelée toutes ces nuits où j’attendais qu’il franchisse la porte, où je guettais le bruit de ses pas dans l’escalier. Tous ces Noëls où je faisais semblant d’être heureuse pour ne pas inquiéter maman.

« Tu aurais pu essayer », ai-je murmuré.

Il a hoché la tête, les yeux brillants d’une tristesse que je ne lui connaissais pas.

« Je suis désolé », a-t-il soufflé.

Ce mot-là, je l’ai attendu vingt ans. Mais il ne suffit pas à effacer les années perdues.

Nous avons parlé longtemps. De tout et de rien. De son nouveau travail à Marseille, de sa compagne – une certaine Hélène – et de son fils de dix ans, mon demi-frère que je ne connais pas. Il m’a demandé si j’étais heureuse. J’ai menti.

En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai croisé maman dans la cuisine. Elle préparait une tarte aux pommes comme chaque année pour mon anniversaire.

« Tu l’as revu ? » m’a-t-elle demandé sans se retourner.

J’ai hoché la tête en silence.

« Il t’a expliqué ? »

« Pas vraiment », ai-je répondu.

Elle a soupiré et s’est assise en face de moi.

« Tu sais Camille… Parfois on fait des choix qu’on regrette toute sa vie. Mais il faut apprendre à avancer malgré tout. »

Je l’ai regardée longtemps. J’ai pensé à tout ce qu’elle avait enduré seule pour m’élever, à toutes les fois où elle avait séché mes larmes sans jamais pleurer devant moi.

Cette nuit-là, j’ai rêvé que j’étais petite fille à nouveau, courant sur les bords du Rhône avec mon père qui riait derrière moi. Au réveil, j’avais les joues mouillées de larmes.

Aujourd’hui encore, je me demande : peut-on vraiment pardonner l’abandon ? Est-ce qu’on peut reconstruire quelque chose sur les ruines du passé ?

Et vous… que feriez-vous à ma place ?