« Non, maman, tu ne viendras pas vivre chez nous » – Mon combat pour mon foyer et pour moi-même
« Non, maman, tu ne viendras pas vivre chez nous. »
La phrase a claqué dans le salon comme un coup de tonnerre. Laurent s’est figé, la main crispée sur la poignée de la porte. Madame Françoise, sa mère, m’a regardée avec ses yeux clairs, étonnés et blessés à la fois. Je tremblais. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser. Mais il fallait que je parle, que je dise enfin ce que je gardais en moi depuis des semaines.
Tout a commencé un soir de février, alors que la pluie battait contre les vitres de notre appartement à Nantes. Laurent est rentré plus tôt que d’habitude, le visage grave. « Maman ne peut plus rester seule à Saint-Nazaire. Elle a des problèmes de santé… Je pense qu’on devrait l’accueillir ici. »
J’ai senti la panique monter. Notre vie à deux était déjà fragile : entre mon travail d’infirmière à l’hôpital et ses horaires de cadre dans une société d’informatique, nous nous croisions plus que nous ne vivions ensemble. L’idée d’ajouter une troisième personne – et pas n’importe laquelle – dans notre petit trois-pièces me donnait le vertige.
Mais comment dire non ? En France, on ne laisse pas tomber sa famille. Et puis, Françoise avait toujours été là pour Laurent après la mort de son père. Pourtant, je savais ce que cela signifiait : plus d’intimité, plus de place pour nos disputes ou nos tendresses volées dans la cuisine. Et surtout, la présence constante d’une femme qui ne m’avait jamais vraiment acceptée.
Les premiers jours ont été un cauchemar feutré. Françoise s’est installée dans le salon, transformé en chambre provisoire. Elle commentait tout : ma façon de cuisiner (« Tu mets trop de sel, ma chérie »), de ranger (« Chez moi, tout était toujours impeccable »), même la manière dont j’éduquais notre fils Paul (« À son âge, Laurent savait déjà lire ! »). Laurent fuyait les conflits, se réfugiant derrière son ordinateur ou sortant faire un jogging dès que la tension montait.
Un soir, alors que je rentrais épuisée d’une garde de nuit, j’ai trouvé Françoise assise à ma place sur le canapé, Paul blotti contre elle. Elle lui lisait une histoire – la même que je lui lisais chaque soir depuis qu’il était bébé. J’ai eu envie de pleurer. J’avais l’impression d’être une étrangère dans ma propre maison.
Les semaines ont passé. Les petites remarques sont devenues des critiques ouvertes. « Tu travailles trop, tu n’es jamais là pour ton fils », lançait-elle devant Laurent qui baissait les yeux. Un jour, elle a même proposé de préparer le dîner tous les soirs « pour m’aider », mais j’ai compris qu’elle voulait surtout prendre ma place.
Je me suis repliée sur moi-même. J’ai commencé à faire des heures supplémentaires à l’hôpital pour éviter de rentrer. Paul me réclamait moins. Laurent et moi ne faisions plus l’amour. Un soir, il m’a dit : « Tu pourrais faire un effort… C’est ma mère quand même ! »
J’ai explosé :
— Et moi ? Je compte pour qui dans cette maison ?
Il a haussé les épaules :
— Tu dramatises tout…
J’ai eu envie de hurler. Mais j’ai gardé le silence. Jusqu’à ce matin-là.
Ce matin-là, Françoise a ouvert la porte de la salle de bains alors que j’étais sous la douche. « Il n’y a plus de serviettes propres ! » a-t-elle crié. J’ai senti la colère monter comme une vague noire.
Après le petit-déjeuner, alors que Paul était parti à l’école et Laurent au travail, je me suis assise face à Françoise.
— Madame Françoise, il faut qu’on parle.
Elle a levé un sourcil :
— Oh ?
— Je ne peux plus continuer comme ça. Ce n’est pas votre maison ici. C’est la mienne… C’est la nôtre avec Laurent et Paul.
Elle a souri tristement :
— Tu veux me mettre dehors ?
J’ai baissé les yeux :
— Je veux juste retrouver ma place…
Le soir même, j’ai dit à Laurent :
— Non, maman ne viendra pas vivre chez nous plus longtemps.
Il s’est énervé :
— Tu es égoïste !
— Non, Laurent… Je me perds. Je ne dors plus, je ne mange plus… Je ne suis plus moi-même.
Il y a eu des cris, des pleurs. Paul s’est réveillé en pleurant. J’ai cru que tout allait s’effondrer.
Mais le lendemain matin, Françoise est venue me voir dans la cuisine.
— Tu as raison… Je n’ai pas su trouver ma place ici non plus.
Elle avait les yeux rouges mais elle souriait doucement.
— Je vais appeler ma sœur à Angers… Peut-être qu’elle pourra m’accueillir quelques temps.
Laurent m’a fait la tête pendant des jours. Mais peu à peu, il a compris. Nous avons recommencé à parler. À rire parfois. Paul est revenu dormir dans notre lit les nuits d’orage.
Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai fait le bon choix. Peut-on sauver son couple sans se sacrifier ? Où commence l’égoïsme et où finit l’amour de soi ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?