Fuir la ferme pour Paris : le prix de mes rêves
« Tu vas vraiment partir, Camille ? » La voix de ma mère tremble, mêlée d’incompréhension et de tristesse. Je serre la poignée de ma valise, debout dans l’entrée de notre vieille maison en pierre, le cœur battant à tout rompre. Ma sœur, Élodie, me regarde sans un mot, les bras croisés, le visage fermé. Dehors, le vent d’avril fait claquer les volets ; l’odeur du foin coupé flotte dans l’air. Je suis sur le point de quitter tout ce que j’ai connu.
Depuis toute petite, j’ai grandi au rythme des saisons, des moissons et des cris des animaux. Notre ferme en Bourgogne, c’était mon univers : les poules qui picorent le matin, les vaches qu’il faut traire à l’aube, les champs dorés à perte de vue. Mais chaque soir, en regardant les étoiles depuis la grange, je rêvais d’autre chose. Paris brillait dans mon esprit comme une promesse : celle d’une vie différente, pleine de rencontres et d’opportunités.
Ma mère, Jeanne, a élevé Élodie et moi seule après le départ de notre père. Elle s’est sacrifiée pour que la ferme tienne debout. « Ici, on a tout ce qu’il faut », répétait-elle souvent. Mais moi, je sentais que quelque chose me manquait. J’aimais la terre sous mes ongles, mais je voulais sentir le bitume sous mes pieds.
Le jour où j’ai reçu la lettre d’admission à l’université de Paris-Sorbonne, j’ai su que ma vie allait basculer. J’ai couru jusqu’à la cuisine, brandissant l’enveloppe comme un trophée. Ma mère a souri faiblement, Élodie a détourné les yeux. « Tu vas nous laisser tomber pour des inconnus ? » m’a-t-elle lancé plus tard, sa voix pleine d’amertume.
Les semaines suivantes ont été un mélange d’excitation et de culpabilité. Je préparais mes affaires en cachette, redoutant chaque discussion. Un soir, alors que je triais mes vêtements dans la chambre que je partageais avec Élodie depuis toujours, elle est entrée sans frapper.
— Tu crois que tu vaux mieux que nous ?
— Non… Ce n’est pas ça…
— Alors pourquoi tu pars ?
Je n’ai pas su quoi répondre. Comment expliquer ce besoin viscéral de partir ? Ce n’était pas une fuite, mais une quête. Je voulais découvrir qui j’étais loin des champs et des regards familiers.
Le matin du départ est arrivé trop vite. Ma mère m’a serrée fort contre elle, ses mains calleuses tremblant sur mon dos.
— Promets-moi de ne pas nous oublier.
— Jamais, maman.
Dans le train pour Paris, je regardais défiler les paysages familiers : les collines verdoyantes, les villages endormis. À mesure que la ville approchait, mon cœur se serrait entre peur et espoir.
Paris m’a accueillie avec son vacarme et ses lumières. L’appartement minuscule du 18ème arrondissement sentait la peinture fraîche et la liberté. Les premiers jours ont été grisants : les cafés bondés, les musées, les rues animées jusqu’à l’aube. Mais très vite, la solitude s’est invitée. Les visages inconnus dans le métro, les soirées où personne ne m’attendait… J’appelais souvent ma mère pour entendre sa voix rassurante.
À la fac, je me suis liée d’amitié avec Lucie et Thomas. Eux aussi venaient de province ; on se retrouvait autour d’un café pour parler du mal du pays. Un soir, après un partiel raté, j’ai fondu en larmes devant eux.
— Tu regrettes d’être venue ?
— Parfois… J’ai l’impression d’avoir trahi ma famille.
— Mais tu vis ta vie ! C’est ça qui compte.
Leurs mots m’ont réconfortée. Peu à peu, j’ai trouvé ma place : un stage dans une maison d’édition, des soirées à refaire le monde sur les quais de Seine… Mais chaque retour à la ferme était un déchirement. Élodie m’en voulait toujours ; elle avait repris la gestion des animaux avec maman. Je voyais dans ses yeux une rancœur mêlée d’admiration.
Un été, alors que je rentrais pour les moissons, une dispute a éclaté entre nous.
— Tu reviens quand ça t’arrange ! Tu crois que la ferme tourne toute seule ?
— Je fais ce que je peux…
— Non ! Tu fais ce que TU veux !
Ses mots m’ont transpercée. Cette nuit-là, j’ai pleuré dans mon lit d’enfant. J’aimais ma famille autant que mes rêves ; pourquoi fallait-il choisir ?
Le temps a passé. Ma mère a vieilli ; Élodie s’est endurcie. Moi, j’ai trouvé un équilibre fragile entre deux mondes : éditrice à Paris la semaine, fille de la terre le week-end. J’ai appris à ne plus avoir honte de mes origines ni de mes ambitions.
Aujourd’hui encore, quand je rentre à la ferme et que je sens l’odeur du pain chaud au petit matin, je me demande : ai-je fait le bon choix ? Peut-on vraiment poursuivre ses rêves sans blesser ceux qu’on aime ?
Et vous… avez-vous déjà eu peur de décevoir votre famille pour suivre votre propre chemin ?