Entre Deux Feux : Histoire d’une Belle-Fille, d’une Belle-Mère et de la Quête d’Acceptation

— Tu sais, Isabelle, Sophie, elle, savait faire la blanquette comme il faut…

La voix de ma belle-mère, Monique, résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la cuillère en bois si fort que mes jointures blanchissent. Je voudrais lui répondre, lui dire que je ne suis pas Sophie, que je suis moi, Isabelle. Mais les mots restent coincés dans ma gorge, étouffés par des années de silence et de doutes.

Je suis arrivée dans cette maison il y a trois ans, amoureuse de Romain, pleine d’espoir. J’avais vingt-huit ans et le cœur gonflé de rêves simples : un foyer chaleureux, des rires d’enfants, des dimanches en famille. Mais très vite, j’ai compris que je n’étais qu’une invitée dans leur univers bien huilé. Monique n’a jamais accepté mon existence. Pour elle, il n’y avait qu’une seule femme digne de son fils : Sophie, l’ex-femme parfaite, celle qui savait tout faire, qui avait toujours le mot juste et la robe repassée.

— Isabelle, tu as pensé à mettre du thym dans le gratin ? Sophie en mettait toujours…

Encore elle. Toujours elle. Je me sens étrangère dans ma propre cuisine. Romain ne dit rien. Il baisse les yeux sur son téléphone ou s’éclipse sous prétexte d’aller chercher du pain. Je me retrouve seule face à Monique, à ses regards en coin, à ses soupirs appuyés.

Je n’ai jamais eu de mère pour m’apprendre à répondre. J’ai grandi avec ma grand-mère, Lucienne, une femme sèche et silencieuse qui ne m’a jamais prise dans ses bras. Elle disait : « Les sentiments, ça rend faible. » Alors j’ai appris à me taire, à encaisser. Mais aujourd’hui, je sens la colère monter en moi comme une vague prête à tout emporter.

Un soir d’hiver, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que Monique s’installe pour dîner avec nous — comme chaque jeudi —, je craque.

— Monique, pourquoi tu parles toujours de Sophie ?

Le silence tombe brutalement. Romain relève la tête, surpris. Monique me fixe, les sourcils froncés.

— Je veux juste t’aider à t’améliorer, Isabelle. Tu pourrais apprendre d’elle.

— Mais je ne suis pas Sophie ! Je suis moi !

Ma voix tremble mais je continue :

— Je fais de mon mieux. J’aimerais juste… que tu me voies pour ce que je suis.

Monique détourne les yeux. Romain pose sa main sur la mienne mais je la retire doucement. J’ai besoin qu’il parle lui aussi.

— Maman…

Il hésite. Je sens qu’il lutte entre deux loyautés. Finalement il murmure :

— Isabelle a raison. Elle n’est pas Sophie.

Monique se lève brusquement et quitte la table sans un mot. Le bruit sec de la porte claque dans mon cœur comme une gifle.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je repense à mon enfance dans ce petit village du Limousin, aux matins glacés où Lucienne me réveillait sans un sourire. À l’école, j’enviais les autres filles qui couraient vers leur mère à la sortie des classes. Moi, j’attendais seule sous le préau.

Je croyais qu’en construisant ma propre famille, j’effacerais ce vide en moi. Mais il est là, plus profond que jamais.

Les semaines passent. Monique ne vient plus dîner le jeudi. Romain est soulagé mais je sens une tristesse sourde en moi. J’aurais voulu qu’elle m’accepte, qu’elle me tende la main au lieu de me juger.

Un dimanche matin, alors que je prépare le café, Romain s’approche.

— Tu sais… Maman a du mal à tourner la page. Elle a toujours cru que Sophie reviendrait.

Je soupire.

— Et toi ? Tu veux qu’elle revienne ?

Il secoue la tête.

— Non. Je veux être avec toi. Mais j’ai peur de te perdre aussi.

Je le regarde longtemps. Nous sommes deux blessés qui essaient de s’aimer malgré les fantômes du passé.

Un jour, Monique m’appelle. Sa voix est hésitante.

— Isabelle… Est-ce que je peux passer te voir ?

J’accepte avec appréhension. Lorsqu’elle arrive, elle tient un vieux cahier entre ses mains.

— C’était le carnet de recettes de ma mère… Je voulais te le donner.

Je reste sans voix. Elle ajoute :

— Je sais que je t’ai beaucoup comparée à Sophie… Mais c’est parce que j’avais peur que Romain souffre encore. J’ai été maladroite.

Je sens mes yeux s’embuer.

— J’ai juste besoin qu’on me laisse une chance d’être moi-même.

Elle hoche la tête et me serre brièvement contre elle. Ce geste maladroit vaut tous les discours du monde.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter. Mais j’apprends peu à peu à m’aimer telle que je suis — imparfaite mais vraie.

Est-ce qu’on peut vraiment se libérer du regard des autres ? Ou sommes-nous condamnés à chercher l’acceptation toute notre vie ?