Abandonnée à la naissance à cause de ma couleur de peau : la lettre qui a bouleversé ma vie

« Pourquoi tu ne ressembles pas à ta sœur ? » La question claque dans la cuisine, posée par mon oncle Jean, un dimanche midi, alors que le rôti fume encore sur la table. Ma mère adoptive, Françoise, détourne les yeux. Mon père, Michel, se racle la gorge. Ma sœur, Camille, me lance un regard gêné. Je serre les poings sous la table. J’ai quinze ans et je sais que je suis différente. Ma peau brune tranche avec leurs visages pâles. Depuis toujours, je sens ce fossé invisible entre eux et moi, même si on ne met jamais de mots dessus.

Ce soir-là, je monte dans ma chambre sans desservir la table. Je claque la porte et m’effondre sur mon lit. Pourquoi suis-je là ? Pourquoi moi ? Je n’ai jamais eu de réponses. Mes parents adoptifs m’aiment, je le sais, mais il y a des silences qui pèsent plus lourd que des cris. Je me lève pour chercher un vieux carnet dans le tiroir du bureau de Françoise – un carnet où elle note tout, du pain à acheter aux rendez-vous chez le médecin. Mais en fouillant, mes doigts tombent sur une enveloppe jaunie, cachée sous une pile de papiers.

Mon prénom est écrit dessus : « Éliane ». Mon cœur s’arrête. Je déchire l’enveloppe. À l’intérieur, une lettre manuscrite, tremblante :

« Ma petite Éliane,
Je t’écris ces mots pour que tu saches que je t’ai aimée dès le premier instant. Mais j’ai eu peur. Peur de ce que diraient les autres, peur de la honte que ta naissance aurait jetée sur notre famille. Ton père était parti, et moi, jeune fille noire dans ce village où personne ne me ressemblait… Je n’ai pas eu le courage de te garder. Pardonne-moi. Je t’aime. Maman. »

Je relis la lettre dix fois. Les mots tournent dans ma tête comme une tempête : honte, peur, noire… Ma mère biologique m’a abandonnée parce qu’elle était noire, parce que j’étais noire. Parce qu’ici, dans ce village français où j’ai grandi, la différence fait peur.

Je descends les escaliers en courant, la lettre serrée contre moi. Françoise est dans le salon.
— Tu savais ?
Elle pâlit.
— Éliane…
— Tu savais pourquoi elle m’a abandonnée ?
Elle baisse les yeux.
— On voulait te protéger…
Je hurle :
— Me protéger de quoi ? De qui je suis ?

Le silence s’installe. Michel entre dans la pièce.
— Éliane, ce n’est pas si simple…
Je ris jaune.
— Non, ce n’est jamais simple quand il s’agit de moi !

Je sors en claquant la porte. Dehors, la nuit est froide. Je marche sans but dans les rues désertes de notre lotissement. Les lampadaires projettent mon ombre sur le bitume. Je pense à cette femme qui m’a portée neuf mois et qui m’a laissée parce qu’elle avait peur du regard des autres. Je pense à Françoise et Michel qui m’ont élevée mais n’ont jamais osé parler de ma différence.

Le lendemain matin, je ne descends pas déjeuner. Camille frappe à ma porte.
— Ça va ?
Je ne réponds pas.
— Tu veux en parler ?
Je secoue la tête.
Elle s’assoit près de moi.
— Tu sais… Moi aussi j’ai eu peur parfois. Peur qu’on dise que tu n’étais pas vraiment ma sœur. Mais tu l’es.
Je fonds en larmes.

Les jours passent. À l’école, je regarde mes camarades autrement. Je remarque les regards insistants des profs quand ils parlent de « diversité ». Je repense aux blagues racistes entendues dans la cour, aux regards curieux lors des réunions parents-profs.

Un soir, je décide d’écrire à ma mère biologique. Je ne sais pas si elle recevra ma lettre. Je lui raconte ma vie ici : les dimanches en famille, les vacances en Bretagne où je suis toujours « la fille adoptée », les anniversaires où je souffle mes bougies entourée d’amour mais aussi d’un vide immense.

Françoise vient me voir.
— Tu veux qu’on parle ?
Je hoche la tête.
Elle s’assoit à côté de moi sur le canapé.
— On a eu peur aussi… Peur de mal faire, peur de ne pas t’aimer comme il faut.
Je prends sa main.
— J’aurais juste voulu qu’on en parle avant.
Elle pleure doucement.
— On va essayer maintenant.

Peu à peu, on apprend à se dire les choses. Michel me raconte comment il a eu du mal à comprendre ce que je vivais à l’école. Camille me défend devant ses amis quand ils font des remarques déplacées. Mais il y a toujours cette question qui me hante : qui suis-je vraiment ? Suis-je la fille de cette femme qui m’a abandonnée ou celle de ceux qui m’ont élevée ?

Un jour, je reçois une réponse à ma lettre. Une enveloppe simple, sans adresse expéditeur. À l’intérieur :
« Je pense à toi chaque jour. Je regrette mon choix mais je voulais que tu sois heureuse. Pardonne-moi si tu peux. Maman »

Je pleure longtemps ce soir-là. Pas seulement pour elle, mais pour moi aussi – pour toutes ces années passées à chercher ma place sans jamais oser poser les vraies questions.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas si j’ai trouvé toutes les réponses. Mais j’ai compris une chose : on ne choisit pas sa couleur de peau ni sa famille d’origine, mais on peut choisir d’affronter la vérité et d’en parler.

Est-ce qu’on peut vraiment guérir des blessures du passé ? Est-ce que le silence protège ou détruit ? Qu’en pensez-vous ?