Quand mon frère et ma belle-sœur ont pris ma place : Histoire d’une fille oubliée dans son propre foyer
« Tu pourrais au moins frapper avant d’entrer ! » La voix de Camille résonne dans le couloir exigu, tranchante comme une lame. Je reste figée, la main encore sur la poignée de la salle de bains. C’est la troisième fois cette semaine qu’elle me fait une remarque. Je ravale mes larmes, serre les dents. Depuis que Julien, mon frère aîné, et elle ont débarqué avec leurs valises, notre appartement de la Croix-Rousse est devenu trop petit pour nos quatre existences.
Je m’appelle Isabelle, j’ai vingt-sept ans, et jusqu’à il y a deux mois, je croyais avoir trouvé un fragile équilibre auprès de mes parents. Je travaille à mi-temps dans une librairie du quartier, je m’occupe de maman qui commence à perdre la mémoire, et je partage avec papa des silences complices devant les infos du soir. Mais tout a changé le jour où Julien a perdu son emploi d’ingénieur et que Camille, enceinte de six mois, a proposé qu’ils s’installent « temporairement » chez nous.
Le soir même, alors que je débarrassais la table, j’ai surpris une conversation entre mes parents :
— On ne peut pas les laisser dehors, Isabelle comprendra…
— Mais où va-t-elle dormir ?
— Elle est jeune, elle trouvera bien une solution.
J’ai compris ce soir-là que ma place n’était plus acquise. Ma chambre est devenue le bureau improvisé de Julien. Mon lit, un matelas pliant dans le salon. Mes livres entassés dans des cartons sous la table basse. Camille s’est approprié la cuisine, réorganisant tout selon ses goûts : « Ici, on ne met pas les épices avec les pâtes ! »
Les jours passent et chaque matin est une épreuve. Je me lève avant tout le monde pour avoir un peu de calme. Mais même là, Camille surgit :
— Tu pourrais faire moins de bruit avec la cafetière ? Je suis épuisée.
Julien ne dit rien. Il évite mon regard, comme s’il avait honte. Parfois, il s’excuse du bout des lèvres :
— C’est temporaire, Isa…
Mais combien de temps dure le temporaire quand on n’a nulle part où aller ?
Un soir, alors que je rentre du travail sous la pluie battante, j’entends des éclats de voix derrière la porte d’entrée.
— Elle ne fait aucun effort ! s’emporte Camille.
— C’est chez elle aussi… tente Julien.
— Justement ! On dirait qu’on la dérange tout le temps.
Je me sens invisible. Même maman ne me défend plus. Elle oublie parfois mon prénom, m’appelle « la petite », comme si j’étais redevenue une enfant sans importance. Papa s’enferme dans ses mots croisés pour fuir les tensions.
Un dimanche matin, alors que je prépare le café pour tout le monde — vieille habitude familiale — Camille entre en trombe :
— Tu pourrais éviter le lait entier ? Je fais attention à mon cholestérol.
Je pose la bouteille avec un sourire crispé. Julien arrive derrière elle, l’air fatigué :
— Isa, tu pourrais dormir chez une amie ce soir ? On reçoit des amis à dîner…
C’est la goutte d’eau. Je sors sans un mot, claque la porte derrière moi. Dans la rue déserte, je me demande où aller. J’appelle mon amie Sophie :
— Tu peux m’héberger quelques jours ?
Sa voix est douce :
— Bien sûr Isa, viens quand tu veux.
Chez Sophie, je retrouve un peu de paix. Mais chaque soir, je reçois des messages de maman : « Tu rentres dîner ? », puis plus rien. Le silence s’installe entre nous comme un mur invisible.
Un soir, papa m’appelle enfin :
— Tu sais, ta mère n’est pas bien sans toi… Mais on ne sait plus comment faire avec tout ça.
Sa voix tremble. Je sens sa fatigue, sa tristesse. Je voudrais lui dire que moi non plus je ne sais plus comment faire.
Je retourne à l’appartement quelques jours plus tard. Camille me lance un regard glacial :
— Tu pourrais prévenir quand tu viens ? On n’est pas à l’hôtel ici.
Julien détourne les yeux. Maman me serre fort dans ses bras mais oublie aussitôt pourquoi elle pleure.
Le bébé naît un matin de mai. Tout le monde s’affaire autour du berceau. Je regarde cette petite fille qui porte déjà tout l’amour de la famille sur ses épaules. Et moi ? Où est ma place ?
Un soir d’été, alors que tout le monde dort, je m’assois sur le balcon minuscule et j’écris ces mots dans mon carnet : « Peut-on vraiment perdre sa maison sans jamais l’avoir quittée ? »
Je me demande : combien sommes-nous en France à être « l’enfant qui reste », celui ou celle qu’on oublie quand tout change ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression d’être un fantôme chez vous ?