Le Journal de ma Mère : La Vérité qui a Tout Brisé
« Tu n’es pas ma fille. »
Ces mots résonnent encore dans ma tête, même si je ne les ai jamais entendus prononcés à voix haute. Je les ai lus, noirs sur blanc, dans le journal intime de ma mère, Françoise, un soir d’orage où la foudre semblait vouloir rivaliser avec la tempête qui grondait en moi. Je me souviens du bruit de la pluie contre les vitres, du grincement du vieux parquet sous mes pieds alors que je fouillais l’armoire de sa chambre, à la recherche d’un simple foulard pour me consoler de son absence. Mais ce que j’ai trouvé ce soir-là a tout changé.
« Pourquoi tu ne m’aimes pas comme tu aimes Paul ? » avais-je demandé un jour à ma mère, alors que j’avais huit ans. Elle avait détourné le regard, prétextant une migraine, et j’avais appris à ne plus poser de questions. Paul, mon frère aîné, était son soleil ; moi, j’étais l’ombre. Je me suis construite dans cette pénombre, cherchant sans cesse à mériter un sourire, une caresse, un mot doux. Mais rien ne venait.
En lisant les pages jaunies du journal, j’ai compris pourquoi. Ma mère y écrivait ses peurs, ses regrets, ses secrets les plus sombres. « Je n’ai jamais voulu cet enfant », disait-elle à propos de moi. « Elle me rappelle chaque jour l’erreur que j’ai commise cette nuit-là avec Luc. » Luc… Ce prénom m’a frappée comme une gifle. Luc n’était pas mon père officiel. Mon père, Jean-Pierre, n’a jamais su. Il m’a élevée comme sa fille, avec tendresse et patience, sans jamais se douter que chaque sourire de ma mère cachait une blessure profonde.
Je me suis effondrée sur le lit, le journal serré contre moi. Comment continuer à vivre avec cette vérité ? Comment regarder ma mère en face, maintenant que je savais qu’elle me voyait comme le fruit d’une trahison ?
Le lendemain matin, j’ai croisé Paul dans la cuisine. Il préparait du café en fredonnant une vieille chanson de Charles Aznavour. Je l’ai observé en silence, cherchant sur son visage des traces de la même douleur que la mienne. Mais il était heureux, insouciant. Il n’avait jamais eu à se demander s’il était aimé.
« Tu vas bien, Camille ? » m’a-t-il demandé en me tendant une tasse.
J’ai voulu lui parler du journal, de Luc, de tout ce que je venais d’apprendre. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.
Plus tard dans la journée, j’ai attendu que ma mère rentre des courses. Je l’ai vue entrer dans la maison, déposer ses sacs sur la table et s’arrêter en me voyant debout dans le salon.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » a-t-elle demandé d’une voix lasse.
Je lui ai tendu le journal sans un mot. Elle a pâli en reconnaissant le carnet à la couverture bleue.
« Tu as lu… ? »
J’ai hoché la tête.
Un silence pesant s’est installé entre nous. J’entendais le tic-tac de l’horloge du salon, chaque seconde martelant un peu plus la distance qui nous séparait.
« Je suis désolée », a-t-elle murmuré enfin.
Je voulais crier, pleurer, la frapper peut-être. Mais je suis restée immobile.
« Pourquoi tu ne m’as jamais rien dit ? Pourquoi tu m’as laissée croire que tout allait bien ? »
Elle s’est assise lourdement sur le canapé.
« Parce que je ne savais pas comment t’aimer », a-t-elle avoué. « Parce que chaque fois que je te regardais, je revivais cette nuit-là… et tout ce que j’ai perdu ensuite. »
Je me suis assise en face d’elle. Pour la première fois, je voyais ma mère non pas comme une figure froide et distante, mais comme une femme brisée par ses choix et ses regrets.
« Et maintenant ? » ai-je demandé.
Elle a haussé les épaules.
« Je ne sais pas. Peut-être qu’on pourrait essayer… d’apprendre à se connaître vraiment ? »
J’ai senti une larme couler sur ma joue. J’aurais voulu lui dire oui, mais quelque chose en moi résistait encore.
Les jours suivants ont été étranges. Paul a remarqué notre malaise et a tenté de détendre l’atmosphère avec ses blagues habituelles. Mais rien n’était plus pareil. Je regardais mon père avec un mélange de tendresse et de culpabilité. Devais-je lui dire la vérité ? Avait-il le droit de savoir ?
Un soir, alors que nous étions tous réunis autour de la table pour dîner – un rare moment d’unité familiale –, mon père a levé son verre et dit :
« À la famille ! »
J’ai failli éclater en sanglots.
Après le repas, je suis sortie prendre l’air sur le balcon. Ma mère m’a rejointe quelques minutes plus tard.
« Camille… Tu sais, malgré tout ce que j’ai écrit dans ce journal… tu restes ma fille. Peut-être pas celle que j’attendais, mais celle que la vie m’a donnée. »
Je l’ai regardée longtemps sans répondre. Pouvais-je lui pardonner ? Pouvais-je me pardonner d’avoir tant cherché son amour ?
Aujourd’hui encore, je ne sais pas si on peut vraiment guérir d’une telle vérité. Mais je sais une chose : il faut parfois affronter les secrets les plus douloureux pour espérer trouver la paix.
Et vous… croyez-vous qu’on puisse aimer malgré tout ? Peut-on reconstruire une famille sur les ruines du mensonge ?