Sous le lit, le secret de la chambre 17

— Tu dors, Camille ?

La voix de Manon tremblait dans la pénombre. Je fixais le plafond jauni de la chambre 17, incapable de fermer l’œil. La pluie battait contre la vitre, et l’odeur de renfermé me donnait la nausée. Nous étions là, coincées dans ce vieux motel sur la nationale, parce que la voiture de Manon avait rendu l’âme à la sortie de Limoges. J’avais accepté de partager cette chambre miteuse pour une nuit, pensant que le pire serait les draps douteux ou le bruit des camions.

Mais c’est autre chose qui m’a empêchée de dormir.

— Tu entends ce bruit ?

Manon s’était redressée sur son lit. Un grincement sourd venait du sol, juste sous moi. Je me suis penchée, mon cœur battant à tout rompre. En passant la main sous le sommier, mes doigts ont effleuré une aspérité. Une poignée métallique. J’ai tiré doucement : une trappe s’est soulevée, révélant un trou noir.

— T’es folle, referme ça !

Mais ma curiosité était plus forte que la peur. J’ai allumé la lampe torche de mon téléphone et j’ai plongé mon regard dans l’ouverture. Un escalier étroit descendait vers une pièce minuscule, éclairée faiblement par une ampoule nue.

— On devrait prévenir quelqu’un…

— Qui ? Le vieux patron qui nous a à peine regardées en nous donnant la clé ?

Manon a soupiré, puis m’a suivie. Nous avons descendu les marches, nos pas résonnant dans le silence oppressant. La pièce était minuscule, les murs couverts de graffitis et de photos jaunies. Au centre, un matelas sale et une chaise attachée au sol.

Je me suis approchée des photos. Des visages d’enfants, des coupures de journaux : « Disparition inquiétante à Saint-Junien », « Appel à témoins ». Mon sang s’est glacé.

— Camille… regarde ça.

Manon tenait un carnet à la couverture déchirée. À l’intérieur, des dates, des prénoms : « Lucie – 2002 », « Thomas – 2005 ». Des mots griffonnés à la hâte : « Ils ne m’écoutent pas », « Je dois les garder ici ».

J’ai senti mes jambes flancher. J’ai pensé à ma petite sœur, à tous ces enfants dont on avait parlé aux infos quand j’étais ado. Et si tout était lié à cet endroit ?

Un bruit sourd a retenti au-dessus de nos têtes. Quelqu’un venait d’entrer dans la chambre.

— Vite !

Nous avons éteint nos téléphones et retenu notre souffle. Des pas lourds ont fait craquer le plancher. La voix du patron a résonné :

— Je sais que vous êtes là…

Manon a serré ma main si fort que j’ai cru qu’elle allait me briser les doigts. J’ai cherché une sortie, mais il n’y avait rien d’autre que ces murs humides et cette odeur de peur.

Le temps s’est étiré. Finalement, les pas se sont éloignés. Nous sommes remontées en silence, tremblantes. La chambre était vide, mais la porte entrouverte.

Nous avons fui dans la nuit, courant sous la pluie jusqu’à la nationale. J’ai appelé la gendarmerie avec des sanglots dans la voix. Ils sont venus, ont fouillé l’hôtel, interrogé le patron qui niait tout en bloc.

Mais les preuves étaient là : les photos, le carnet, les traces sur le matelas. L’enquête a révélé que plusieurs enfants disparus avaient été vus pour la dernière fois près du Relais de la Forêt.

Depuis cette nuit-là, je ne dors plus vraiment. Les images me hantent. Ma mère me répète que j’ai eu du courage, mais je me sens coupable d’avoir mis Manon en danger. Elle ne me parle presque plus ; elle dit qu’elle veut oublier.

Les médias se sont emparés de l’affaire. On m’a appelée « l’héroïne malgré elle ». Mais je ne me sens ni héroïne ni sauvée.

Parfois je repense à cette poignée froide sous le lit, à ce choix de descendre ou non. Et je me demande : aurais-je préféré ne rien découvrir ? Peut-on vraiment refermer la porte sur un secret pareil ?