Entre l’amour et la vérité : Quand le cœur doit choisir
« Tu n’as rien à faire ici, Camille. » La voix de Claire résonne dans le salon, froide et tranchante comme une lame. Je serre la poignée de mon sac, tentant de masquer le tremblement de mes mains. Étienne, debout entre nous, semble minuscule malgré sa carrure. Il regarde tour à tour son ex-femme et moi, incapable de prononcer le moindre mot. Les enfants, Lucie et Paul, jouent dans la pièce d’à côté, inconscients du drame qui se joue à quelques mètres d’eux.
Je me revois ce matin-là, devant le miroir de la petite salle de bains de mon appartement à Lyon. J’avais choisi une robe sobre, espérant paraître à la fois discrète et digne. J’allais rencontrer pour la première fois les enfants d’Étienne, et surtout, Claire. Je savais qu’elle ne m’appréciait pas, qu’elle me voyait comme une menace pour l’équilibre fragile de sa famille éclatée. Mais je croyais naïvement que l’amour pouvait tout réparer.
« Camille, tu comprends bien que ce n’est pas facile pour eux », murmure Étienne en posant une main hésitante sur mon épaule. Je sens son malaise, sa peur de blesser l’une ou l’autre. Je voudrais lui crier que moi aussi j’ai peur, que moi aussi j’ai mal. Mais je ravale mes mots, comme toujours.
Le déjeuner se déroule dans une tension palpable. Claire pose des questions acerbes sur mon métier – professeure de lettres dans un collège de la Croix-Rousse – sur ma famille, sur mes projets. Elle ne cherche pas à me connaître, seulement à me piéger. Les enfants me regardent avec curiosité, mais restent collés à leur mère. Je souris, je fais des efforts, mais je sens bien que je ne suis pas à ma place.
Après le repas, alors qu’Étienne raccompagne Claire et les enfants à la porte, je reste seule dans le salon. Je regarde les photos accrochées au mur : vacances à Arcachon, anniversaires, Noël en famille. Partout, le visage rayonnant de Claire, les bras d’Étienne autour d’elle et des enfants. Je me demande si je ne suis pas en train de voler quelque chose qui ne m’appartient pas.
Quand il revient vers moi, Étienne a le visage fermé. « Elle ne veut plus que tu viennes quand les enfants sont là », dit-il simplement. Je sens une boule se former dans ma gorge. « Et toi ? Qu’est-ce que tu veux ? » Il détourne les yeux. « Je veux que tout se passe bien… »
Les semaines passent et je m’efface peu à peu de la vie d’Étienne. Nous nous voyons en cachette, entre deux obligations familiales ou professionnelles. Je deviens l’ombre de moi-même, prisonnière d’un amour qui me fait plus souffrir que sourire. Ma mère m’appelle souvent : « Camille, tu mérites mieux qu’un homme qui n’ose pas te choisir. » Mais comment expliquer à sa propre mère qu’on préfère souffrir plutôt que renoncer ?
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres de mon appartement, Étienne arrive sans prévenir. Il est trempé, essoufflé. « Je n’en peux plus », souffle-t-il en s’effondrant sur le canapé. « Je t’aime, Camille, mais je ne peux pas abandonner mes enfants… »
Je m’assieds près de lui et prends sa main glacée dans la mienne. « Tu n’as pas à choisir entre eux et moi », mens-je doucement. Mais au fond de moi, je sais que c’est faux. Je voudrais qu’il me choisisse, qu’il ose affronter Claire et ses propres peurs pour construire quelque chose avec moi.
Les mois passent et rien ne change vraiment. Je vis dans l’attente : un message volé entre deux réunions parents-profs, un dîner improvisé quand Claire accepte enfin de lui laisser les enfants un week-end sur deux. Je me surprends à jalouser cette femme que je ne connais qu’à travers ses piques et ses regards méprisants.
Un samedi matin, alors que je faisais les courses au marché des Halles Paul Bocuse, je croise Claire par hasard. Elle est seule, sans les enfants. Elle me fixe droit dans les yeux avant de s’approcher.
— Vous croyez vraiment qu’il va quitter ses enfants pour vous ?
Je reste muette devant tant de violence contenue.
— Vous savez ce que c’est d’être mère ? De voir ses enfants partir avec une autre femme ?
Je baisse les yeux. Non, je ne sais pas.
— Laissez-le tranquille. Vous méritez mieux que ça… ou alors vous êtes plus égoïste que je ne le pensais.
Elle tourne les talons sans attendre ma réponse. Je reste plantée là, au milieu des étals de fruits et légumes, submergée par un sentiment d’impuissance.
Ce soir-là, j’appelle ma sœur Marion. Elle a toujours été mon refuge dans les moments difficiles.
— Tu dois penser à toi maintenant, Camille. Tu t’es oubliée pour lui…
Ses mots résonnent en moi toute la nuit.
Quelques semaines plus tard, Étienne m’invite à dîner chez lui – sans Claire ni les enfants cette fois-ci. Il a préparé mon plat préféré : un gratin dauphinois comme le faisait ma grand-mère.
— Camille… Je t’aime vraiment. Mais je ne peux pas te promettre plus que ce que je t’ai déjà donné.
Je sens les larmes monter mais je souris tristement.
— Alors il faut que j’apprenne à vivre sans toi.
Il baisse la tête et je comprends qu’il n’essaiera pas de me retenir.
Je quitte son appartement sous la pluie battante, le cœur en miettes mais étrangement soulagée. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai choisi pour moi.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de croiser Étienne dans les rues du Vieux Lyon ou sur les quais du Rhône. Nos regards se croisent brièvement puis chacun poursuit sa route.
Est-ce égoïste de vouloir être heureuse ? Peut-on vraiment aimer quelqu’un sans jamais s’oublier soi-même ?