Quand les enfants des autres deviennent ta responsabilité : Confession d’une tante française

« Tu exagères, Isabelle. Ce sont des enfants, ils se chamaillent, c’est tout. »

La voix de mon mari, Laurent, résonne encore dans la cuisine. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, le regard fixé sur la fenêtre embuée. Dehors, la pluie martèle la terrasse, mais c’est à l’intérieur que la tempête fait rage. Emma, ma fille de huit ans, est assise sur le canapé du salon, les genoux repliés contre elle. Elle ne pleure pas. Elle ne pleure plus depuis longtemps.

Tout a commencé il y a six mois, quand Sandrine, la sœur de Laurent, a perdu son emploi et s’est retrouvée à devoir déposer ses deux enfants chez nous presque chaque mercredi et pendant les vacances scolaires. « C’est temporaire », avait-elle dit d’un ton suppliant. « Je n’ai personne d’autre. »

Au début, j’ai accepté sans broncher. Après tout, la famille, c’est sacré. Mais très vite, j’ai compris que ce serait plus compliqué que prévu. Lucas et Chloé, ses enfants, sont bruyants, indisciplinés, et surtout… cruels avec Emma. Ils se moquent de ses lunettes, cachent ses jouets préférés et l’excluent systématiquement de leurs jeux. Un jour, j’ai surpris Lucas en train de lui dire : « T’es qu’une bébé à lunettes ! »

J’ai voulu intervenir, mais Sandrine a ri : « Oh, tu sais comment sont les garçons… »

Mais ce n’est pas que Lucas. Chloé aussi a son lot de méchancetés : elle a déchiré le dessin qu’Emma avait fait pour l’anniversaire de sa grand-mère et l’a jeté à la poubelle devant elle. J’ai vu le regard d’Emma s’éteindre un peu plus ce jour-là.

J’en ai parlé à Laurent le soir-même.
— Tu dois parler à ta sœur. Ce n’est pas normal.
Il a soupiré :
— Tu veux vraiment qu’on se fâche avec Sandrine pour des histoires d’enfants ?

Mais ce ne sont pas des histoires d’enfants. C’est ma fille qui souffre.

Les semaines passent et rien ne change. Pire : Emma commence à inventer des excuses pour ne pas être à la maison quand ils arrivent. Elle propose d’aller chez sa copine Camille ou de rester plus longtemps à l’étude. Je sens qu’elle s’éloigne de moi.

Un mercredi après-midi, alors que je prépare le goûter dans la cuisine, j’entends des cris dans le jardin.
— Arrêtez ! Arrêtez !
Je me précipite dehors et je vois Lucas et Chloé encerclant Emma près du vieux cerisier. Ils lui lancent des marrons ramassés par terre.
— Ça suffit ! hurle-je.
Les deux enfants s’arrêtent net. Emma me regarde avec des yeux suppliants.
Sandrine arrive à ce moment-là, son portable collé à l’oreille.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Je prends une grande inspiration.
— Tes enfants harcèlent Emma depuis des semaines. Il faut que ça cesse.
Sandrine me regarde comme si je venais d’insulter sa famille entière.
— Tu exagères ! Ce sont des jeux d’enfants !

Je sens la colère monter en moi.
— Non, Sandrine. Ce n’est pas normal de jeter des choses sur quelqu’un ou de l’humilier devant tout le monde.
Laurent arrive à son tour, mal à l’aise.
— On va en discuter calmement…
Mais Sandrine explose :
— Si c’est comme ça, je trouverai quelqu’un d’autre pour garder mes enfants !
Elle attrape Lucas et Chloé par le bras et quitte la maison en claquant la porte.

Le silence qui suit est assourdissant. Emma se jette dans mes bras et éclate enfin en sanglots. Je caresse ses cheveux en murmurant :
— Je suis là, ma chérie. Je te protégerai toujours.

Le soir venu, Laurent s’enferme dans le bureau sans un mot. Je reste seule dans la cuisine, vidée. Ai-je eu raison ? Ai-je détruit l’équilibre familial pour protéger ma fille ? Ou bien ai-je simplement fait ce qu’une mère doit faire ?

Les jours suivants sont tendus. Sandrine ne répond plus à mes messages. Ma belle-mère m’appelle pour me dire que j’aurais dû « laisser couler ». Mais Emma va mieux. Elle recommence à sourire timidement le matin avant d’aller à l’école.

Un dimanche midi, toute la famille est réunie chez mes beaux-parents pour un déjeuner traditionnel. L’ambiance est glaciale. Sandrine évite mon regard et Lucas tire la langue à Emma sous la table. Personne ne dit rien.
Après le repas, je prends mon courage à deux mains et je demande à parler à Sandrine dehors.
— Je ne voulais pas te blesser, commence-je doucement. Mais il fallait que ça s’arrête.
Elle me fixe longuement avant de répondre :
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Je suis seule avec deux enfants turbulents et personne ne m’aide jamais !
Je sens sa détresse derrière sa colère.
— Peut-être qu’on pourrait trouver une solution ensemble… Pour eux… Pour Emma… Pour nous toutes.
Elle soupire et détourne les yeux.
— On verra…

Ce soir-là, en rentrant chez moi, je repense à tout ce qui s’est passé. Où commence la solidarité familiale ? Où finit-elle ? Jusqu’où doit-on aller pour protéger ceux qu’on aime sans briser les liens du sang ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce égoïste de choisir son enfant avant tout ?