Quand l’Amour S’effrite : Chronique d’une Nuit Blanche à Lyon
« Je suis désolé, Claire, je ne peux pas rester. Je me sens fiévreux, j’ai mal partout… Si je reste, on va tous tomber. Je vais chez mes parents ce soir. »
La porte claque. Le silence retombe, épais, dans notre appartement du 7ème arrondissement de Lyon. Je reste là, figée, la main encore tendue vers la poignée, le cœur battant trop fort. Derrière moi, les pleurs d’Emma redoublent. Paul tousse dans sa chambre. Je suis seule. Seule avec deux enfants malades et la peur sourde qui monte.
Je me répète que c’est logique, qu’Antoine a raison : il ne faut pas qu’on tombe tous malades en même temps. Mais pourquoi ai-je l’impression d’être abandonnée ?
Je m’approche d’Emma, trois ans à peine, le front brûlant. Je la prends dans mes bras, elle gémit : « Maman, j’ai mal… » Paul, cinq ans, m’appelle : « Maman, j’ai vomi… »
Je cours d’une chambre à l’autre, jonglant entre les linges sales, le Doliprane, les thermomètres. Mon téléphone vibre : un message d’Antoine. « Je suis bien arrivé chez mes parents. Repose-toi si tu peux. »
Repose-toi ? Je ris nerveusement. La nuit s’annonce longue.
Vers minuit, Emma se met à délirer. Je panique : sa température grimpe à 40°C. J’appelle SOS Médecins. La voix fatiguée au bout du fil me dit d’attendre, qu’ils sont débordés ce soir. J’ouvre la fenêtre pour faire baisser la fièvre, je pose des compresses fraîches sur son front. Paul pleure parce qu’il a peur de vomir encore.
Je me sens submergée. Où est Antoine ? Pourquoi n’est-il pas là ? Pourquoi est-ce toujours moi qui gère ?
Je repense à notre dernière dispute, il y a deux semaines. Il disait déjà qu’il était épuisé, qu’il avait besoin de souffler. Moi aussi, j’étais fatiguée, mais je n’ai pas le droit de craquer. Les enfants ont besoin de moi.
À 2h du matin, Emma s’endort enfin. Je m’assieds au bord du lit de Paul et caresse ses cheveux mouillés de sueur.
« Maman… Papa va revenir demain ? »
Je mens : « Oui, mon cœur. »
Mais au fond de moi, je doute.
Le lendemain matin, Antoine ne donne pas signe de vie avant 10h. Il m’envoie un message : « Je ne me sens pas mieux. Je reste ici encore un peu. »
Je sens la colère monter. Je l’appelle.
— Antoine ! Tu comptes rentrer quand ?
— Claire… Je suis vraiment malade… Ma mère s’occupe de moi…
— Et moi ? Qui s’occupe de moi ? Qui s’occupe des enfants ? Tu crois que c’est facile ici ?
— Arrête… Tu dramatises toujours tout…
Je raccroche en tremblant.
La journée s’étire dans une brume de fatigue et de frustration. Ma mère m’appelle : « Tu veux que je vienne t’aider ? » Mais elle habite à Villefranche-sur-Saône et n’a pas de voiture.
Je pense à toutes ces femmes qui gèrent seules sans jamais se plaindre. Est-ce que je suis faible ? Est-ce que c’est ça, être mère aujourd’hui ?
Le soir venu, Emma rechute. Cette fois-ci, je n’hésite plus : j’appelle le SAMU. Ils arrivent rapidement et décident d’emmener Emma aux urgences pédiatriques de l’Hôpital Femme Mère Enfant.
Dans l’ambulance, je serre la main minuscule d’Emma. Paul est resté avec une voisine que j’ai réveillée en panique.
À l’hôpital, tout va très vite : perfusion, examens… On me parle de grippe sévère mais maîtrisée. J’envoie un message à Antoine : « Emma est hospitalisée. » Il répond une heure plus tard : « Oh non… Tu veux que je vienne ? »
Je ne sais même plus quoi répondre.
Deux jours passent à l’hôpital. Antoine ne vient pas. Il dit qu’il est trop faible pour sortir du lit.
Ma colère se transforme en tristesse puis en résignation. Je réalise que ce n’est pas la maladie qui nous sépare ce soir-là : c’est tout ce qu’on n’a pas su se dire depuis des mois.
Quand Emma sort enfin de l’hôpital, je rentre à la maison avec elle et Paul dans un taxi payé par ma mère.
Antoine rentre le lendemain soir comme si de rien n’était.
Il pose sa valise dans l’entrée et me regarde :
— Ça va mieux ?
Je le fixe longuement avant de répondre :
— Oui… Mais pas grâce à toi.
Il baisse les yeux.
Cette nuit-là, alors que tout le monde dort enfin, je m’assois dans la cuisine et je me demande : combien de femmes vivent ça chaque jour sans rien dire ? Est-ce normal d’être aussi seule à deux ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?