Non, je ne suis pas seulement malade : La nuit où j’ai tout perdu

« Tu comprends, Camille, je ne peux plus rester ici ce soir. »

La voix de Paul tremblait à peine, mais je sentais la distance glaciale dans ses mots. Il attrapa son manteau, évitant mon regard. Dehors, la pluie martelait les volets de notre pavillon à Tours, comme pour souligner la violence de ce qui se jouait à l’intérieur.

« Tu vas où ? » Ma voix était rauque, étranglée par la peur. Les enfants, Lucie et Théo, dormaient à l’étage, inconscients du séisme qui secouait leur monde.

Paul hésita. « Chez ma mère. Je… Je ne me sens pas bien. »

Je savais qu’il mentait. Depuis des semaines, il était absent, le regard fuyant, le téléphone toujours retourné sur la table. J’avais surpris des messages effacés trop vite, des appels pris dans le couloir. Mais ce soir-là, je n’étais pas prête à affronter la vérité.

Il claqua la porte. Le silence qui suivit fut assourdissant. Je restai là, figée dans le salon, les bras serrés autour de moi. Une douleur sourde me broyait la poitrine – pas seulement la peur de l’abandon, mais cette fatigue profonde qui me rongeait depuis des mois. Je n’étais pas seulement triste : j’étais malade. Les médecins parlaient de fatigue chronique, de dépression peut-être. Mais comment expliquer ce vide qui m’engloutissait ?

Je montai voir les enfants. Lucie dormait en serrant sa peluche contre elle ; Théo avait le front plissé d’inquiétude même dans son sommeil. Je m’assis sur le lit de Lucie et éclatai en sanglots silencieux. Comment allais-je leur expliquer ? Comment allais-je tenir ?

Le lendemain matin, Paul n’était pas rentré. Sa mère m’appela : « Camille, il a besoin de temps… » Sa voix était douce mais ferme, comme si elle savait tout depuis le début. Je sentis la colère monter – contre Paul, contre elle, contre moi-même aussi. Avais-je été aveugle ? Trop faible ?

Les jours suivants furent un enchaînement d’automatismes : préparer les petits-déjeuners, déposer les enfants à l’école, faire semblant au travail – moi qui étais si investie dans mon poste d’assistante sociale à la mairie. Mais chaque soir, en rentrant dans cette maison trop grande et trop vide, je sentais le poids de l’absence de Paul m’écraser.

Un soir, alors que je rangeais le linge dans notre chambre, mon téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu : « Il est avec moi. Laisse-le tranquille. »

Mon cœur s’arrêta. Je relus le message dix fois avant de comprendre : Paul avait une autre femme. Tout s’effondra d’un coup – les souvenirs heureux, les promesses murmurées sous la couette, les projets de vacances en Bretagne…

Je descendis en courant dans la cuisine et jetai mon téléphone contre le mur. Il explosa en morceaux sur le carrelage. Lucie arriva en pleurant : « Maman, pourquoi tu cries ? »

Je m’agenouillai devant elle et la pris dans mes bras. « Je suis désolée, ma chérie… Maman est juste très fatiguée. »

Les semaines passèrent dans une brume douloureuse. Paul venait voir les enfants un week-end sur deux ; il évitait mon regard, parlait peu. Sa mère me lançait des regards pleins de pitié lors des échanges devant l’école.

Un soir d’hiver, alors que je peinais à sortir du lit à cause de ma fatigue et de mes douleurs persistantes, Lucie s’approcha timidement : « Maman, tu vas mourir ? »

Je sentis mon cœur se briser une nouvelle fois. « Non, ma puce… Je suis juste malade et triste en ce moment. Mais je te promets que je vais tout faire pour aller mieux. »

C’est ce soir-là que j’ai compris que je ne pouvais plus continuer ainsi. J’ai appelé mon amie Sophie : « J’ai besoin d’aide… » Elle est venue immédiatement avec des croissants et un sourire bienveillant.

« Tu n’es pas seule, Camille », m’a-t-elle dit en me serrant fort contre elle.

Petit à petit, j’ai accepté l’aide d’un psychologue – ce que j’aurais cru impossible quelques mois plus tôt. J’ai commencé à écrire dans un carnet chaque soir : mes peurs, mes colères, mais aussi mes petits bonheurs – un dessin de Théo, un sourire de Lucie.

J’ai appris à demander de l’aide à mes parents – eux qui vivaient à Angers et que j’avais tenus à distance par fierté ou par honte.

Un jour, alors que je déposais Lucie à son cours de danse classique, une autre maman m’a abordée : « Vous avez l’air fatiguée… Si vous voulez prendre un café après le cours ? » C’était Élodie, une femme douce et drôle qui deviendrait bientôt une amie précieuse.

Peu à peu, j’ai reconstruit quelque chose – pas la vie d’avant, mais une nouvelle version de moi-même. J’ai repris goût à mon travail ; j’ai osé demander une formation pour évoluer vers un poste plus valorisant.

Paul a fini par officialiser sa relation avec l’autre femme – une certaine Claire que j’ai croisée un jour devant l’école. Elle m’a lancé un regard gêné ; j’ai simplement détourné les yeux.

La colère s’estompa avec le temps ; il ne restait qu’une immense tristesse et une fatigue tenace – mais aussi une fierté nouvelle : celle d’avoir survécu.

Aujourd’hui encore, il y a des soirs où la solitude me serre la gorge ; où la maladie me rappelle ses limites. Mais quand je regarde Lucie et Théo rire ensemble dans le salon, je sais que je n’ai pas tout perdu.

Parfois je me demande : combien sommes-nous en France à vivre ces tempêtes silencieuses derrière nos volets fermés ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?