Huit ans au sein : Le poids du choix d’une mère française
— Tu ne crois pas que tu exagères, Amélie ? Huit ans… Il va finir par t’en vouloir, tu sais.
La voix de ma sœur, Claire, résonne encore dans ma tête comme un écho douloureux. C’était un soir d’automne, dans la cuisine de notre maison à Angers. Les rideaux étaient tirés, la lumière jaune baignait la pièce, mais rien ne pouvait réchauffer la froideur de cette conversation. Louis, mon fils cadet, venait d’avoir huit ans. Il était monté dans sa chambre après le dîner, sans demander son rituel habituel. Pour la première fois depuis sa naissance, il n’avait pas réclamé le sein.
Je me suis retrouvée seule avec Claire, qui me fixait avec cette inquiétude mêlée de jugement. Je savais ce qu’elle pensait, ce que tout le monde pensait : que j’étais allée trop loin. Mais comment expliquer ce lien viscéral, cette certitude profonde que je faisais ce qu’il y avait de mieux pour mon enfant ?
Mon mari, François, avait longtemps gardé le silence. Il respectait mes choix, disait-il. Mais je voyais bien son malaise lors des réunions de famille, les regards fuyants quand quelqu’un abordait le sujet. Même mes deux filles aînées, Camille et Juliette, évitaient d’en parler. Elles avaient grandi dans une atmosphère étrange, partagées entre la tendresse maternelle et une gêne diffuse.
Tout a commencé après la naissance difficile de Louis. J’avais 39 ans, une grossesse à risque, des nuits blanches à pleurer de peur de le perdre. Quand il est enfin arrivé, minuscule et fragile, j’ai ressenti un besoin animal de le protéger. L’allaitement s’est imposé comme une évidence. Les premiers mois ont été une bulle de douceur : ses petits doigts agrippés à mon chemisier, ses yeux plongés dans les miens. J’étais convaincue que je réparais quelque chose en lui — ou peut-être en moi.
Mais les mois sont devenus des années. À la crèche, puis à l’école maternelle, Louis refusait le biberon ou le lait de vache. Je me suis accrochée à l’idée que c’était naturel, que d’autres cultures pratiquaient l’allaitement prolongé. Mais nous étions en France, et ici, les regards sont lourds de sous-entendus.
— Tu ne penses pas qu’il serait temps d’arrêter ?
La directrice de l’école m’avait prise à part un matin. Elle avait parlé doucement, mais son ton était sans appel. J’ai menti. J’ai dit que Louis ne tétait plus depuis longtemps. En sortant de l’école ce jour-là, j’ai pleuré dans la voiture.
À la maison, l’ambiance s’est tendue. Camille et Juliette se sont mises à éviter Louis. Elles refusaient qu’il vienne jouer avec leurs amies. Un jour, Camille m’a lancé :
— Tu fais honte à tout le monde ! Pourquoi tu ne peux pas être comme les autres mamans ?
J’ai voulu lui expliquer que chaque famille était différente, que l’amour prenait mille formes. Mais je voyais bien que je perdais mes filles.
François a fini par craquer un soir d’hiver. Nous étions seuls dans le salon.
— Amélie… Je t’aime, mais tu dois penser à nous aussi. À la famille. Tu t’es enfermée dans ta bulle avec Louis… On n’existe plus.
Ses mots m’ont transpercée. J’ai voulu protester, mais je n’avais plus d’arguments. J’étais fatiguée, vidée par des années à lutter contre tout le monde.
Le jour où Louis a arrêté de téter sans prévenir, j’ai ressenti un vide immense. J’aurais dû être soulagée ; au lieu de ça, j’ai pleuré pendant des heures. Je me suis demandé si j’avais volé son enfance à Louis ou si je lui avais offert une sécurité dont il aurait du mal à se détacher.
Les mois suivants ont été difficiles. Louis est devenu plus distant avec moi ; il s’est rapproché de son père et de ses sœurs. J’ai essayé de recréer du lien autrement : jeux de société, promenades au parc… Mais quelque chose s’était brisé.
Un soir, alors que je rangeais sa chambre, j’ai trouvé un dessin caché sous son oreiller : une maman immense qui tenait un petit garçon contre elle, entourés d’un mur épais. J’ai compris alors que mon amour avait pu l’étouffer autant qu’il l’avait protégé.
Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai fait le bon choix. Les discussions avec François sont devenues plus apaisées ; il a accepté mes regrets sans jamais me juger ouvertement. Camille et Juliette ont quitté la maison pour leurs études ; elles reviennent parfois le week-end et nous parlons peu du passé.
Louis a onze ans maintenant. Il est brillant à l’école mais réservé avec les autres enfants. Parfois je surprends dans son regard une tristesse que je ne sais pas nommer.
Je vis avec ce regret qui me ronge : ai-je confondu amour et peur ? Ai-je sacrifié l’équilibre familial pour satisfaire mon besoin de fusion ?
Et vous… Jusqu’où seriez-vous prêts à aller par amour pour votre enfant ? À quel moment faut-il savoir lâcher prise ?