Amit je vois dans le miroir : Le poids d’un mariage
— Tu ne trouves pas que tu as un peu… changé, ces derniers temps ?
La voix de Guillaume résonne encore dans ma tête, froide, presque mécanique. Je suis là, devant le miroir embué de notre petite salle de bain à Lyon, une serviette autour de moi, les cheveux trempés, et je sens mon cœur se serrer. Je n’ose pas croiser son regard, je fixe mon reflet, mes hanches plus larges, mon ventre qui n’a pas retrouvé sa forme d’avant les enfants. Je voudrais disparaître dans la buée, m’effacer.
— Tu veux dire que j’ai grossi, c’est ça ?
Ma voix tremble, mais je veux l’obliger à dire les mots, à assumer. Il détourne les yeux, soupire, et hausse les épaules.
— Je dis juste que tu pourrais faire un peu plus attention…
Je sens la colère monter, brûlante, mais aussi une honte sourde. Je repense à toutes ces nuits blanches, à l’allaitement, aux courses, aux lessives, à mon corps qui ne m’appartient plus depuis la naissance de Camille et de Paul. Je voudrais lui hurler que je fais de mon mieux, que je me bats chaque jour pour tenir debout, pour être une bonne mère, une bonne épouse. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Le lendemain matin, je me réveille avant tout le monde. Je descends dans la cuisine, prépare le petit-déjeuner, coupe les tartines, verse le lait. Camille arrive en courant, ses cheveux en bataille, et se jette dans mes bras. Paul pleure à l’étage, Guillaume râle parce qu’il ne trouve pas sa chemise. Je fais tout, je gère tout, mais dans ses yeux à lui, je ne suis plus assez.
Au travail, c’est pareil. Mes collègues parlent de régimes, de salles de sport, de vacances à la mer. Je souris, je fais semblant, mais je me sens invisible, encombrante. Je rentre le ventre, je choisis des vêtements amples. Je me demande si quelqu’un voit la fatigue dans mes yeux, la tristesse qui me ronge.
Un soir, alors que les enfants dorment enfin, je décide de lui parler. Je veux comprendre, je veux qu’il m’écoute.
— Guillaume, tu te rends compte de ce que tu m’as dit l’autre soir ?
Il lève les yeux de son ordinateur, agacé.
— Quoi encore ? Tu vas pas recommencer avec ça…
— Tu m’as blessée. Tu ne vois pas tout ce que je fais ? Tu ne comprends pas que je n’ai plus une minute pour moi ?
Il soupire, se lève, passe une main dans ses cheveux.
— Tu dramatises tout, comme d’habitude. Je voulais juste t’aider à te sentir mieux dans ta peau. Mais si tu refuses de faire des efforts…
Je sens les larmes monter, mais je refuse de pleurer devant lui. Je serre les poings, je ravale ma fierté.
— Tu crois que je ne fais pas d’efforts ? Tu crois que c’est facile, de tout gérer, de ne jamais penser à soi ?
Il me regarde, fatigué, comme si j’étais un problème de plus à régler. Il quitte la pièce sans un mot. Je reste seule, dans le silence, avec ma douleur.
Les jours passent, les tensions s’accumulent. On ne se parle plus que pour l’essentiel : les enfants, les courses, les factures. Je me sens étrangère dans ma propre maison. Parfois, je me surprends à rêver de partir, de tout laisser derrière moi. Mais je pense à Camille, à Paul, à leur sourire, à leurs bras autour de mon cou. Je n’ai pas le droit de les priver de leur père, de leur foyer.
Un dimanche, ma mère vient nous rendre visite. Elle me prend à part, me regarde droit dans les yeux.
— Ma chérie, tu n’as pas l’air bien. Qu’est-ce qui se passe ?
Je fonds en larmes, incapable de mentir. Elle me serre fort, me murmure que je suis forte, que je mérite d’être aimée telle que je suis. Ses mots me réchauffent, mais la blessure reste.
Le soir, je me regarde à nouveau dans le miroir. Je vois mes cernes, mes rides, mes kilos en trop. Mais je vois aussi la femme qui a donné la vie, qui se bat chaque jour pour ses enfants. Je me promets de ne plus laisser personne me définir, de retrouver celle que j’étais, celle que je suis encore, quelque part sous la fatigue et la douleur.
Je commence à sortir marcher, seule, le soir, quand Guillaume rentre. Je respire, je pense, je pleure parfois. Je me rends compte que je ne veux plus vivre dans la peur du regard des autres, ni dans l’attente d’un mot gentil qui ne viendra peut-être jamais.
Un soir, alors que je rentre de ma promenade, Guillaume m’attend dans le salon. Il a l’air soucieux, hésitant.
— On ne peut pas continuer comme ça, dit-il d’une voix basse. Je ne sais plus comment t’aimer, ni comment te parler.
Je le regarde, épuisée.
— Peut-être qu’il faut accepter qu’on a changé. Que rien ne sera plus comme avant. Mais on peut essayer d’être heureux autrement, non ?
Il ne répond pas. Il détourne les yeux. Je comprends que quelque chose s’est brisé, peut-être pour toujours.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Je me bats pour mes enfants, pour moi. Je veux croire qu’il y a une lumière au bout du tunnel, même si je ne la vois pas encore.
Est-ce que l’amour peut survivre à toutes les blessures ? Ou faut-il parfois accepter de se perdre pour mieux se retrouver ? Qu’en pensez-vous, vous qui lisez mon histoire ?