Une visite inattendue : Bénédiction ou malédiction ?
— Tu ne vas pas ouvrir ?
La voix de Claire tremble à peine, mais je sens la tension dans la pièce. Notre fils, Paul, dort dans son berceau, ignorant le tumulte qui s’annonce. Je regarde par la fenêtre : Françoise, ma mère, est là, son manteau bleu serré autour d’elle, le visage fermé. Elle n’a pas prévenu. Elle ne prévient jamais.
J’ouvre la porte. L’air froid de février s’engouffre dans l’appartement. Ma mère entre sans un mot, son regard balayant la pièce, s’arrêtant sur Claire puis sur Paul.
— Je voulais voir mon petit-fils, dit-elle simplement.
Claire serre les poings. Je sens la tempête gronder sous la surface. Depuis des années, elles se tolèrent à peine. Ma mère n’a jamais accepté que je parte vivre à Lyon avec Claire, loin de notre village natal en Bourgogne. Elle trouve toujours à redire : l’éducation de Paul, notre façon de vivre, même la façon dont Claire cuisine.
— Tu aurais pu appeler, murmure Claire.
— Je ne voulais pas déranger…
Le silence s’installe, pesant. Je me sens pris au piège entre les deux femmes de ma vie. Paul gémit dans son sommeil. Je m’approche du berceau pour le rassurer, mais c’est moi qui ai besoin d’être rassuré.
Ma mère s’assied sans y être invitée. Elle sort un petit paquet de son sac : une vieille peluche usée, celle que j’avais enfant.
— Je pensais que ça lui ferait plaisir…
Claire détourne les yeux. Je sais ce qu’elle pense : encore une tentative de s’imposer, d’imposer ses souvenirs, sa vision du monde.
— Merci, maman, dis-je doucement.
Mais elle ne m’écoute pas vraiment. Elle fixe Claire.
— Tu as l’air fatiguée. Tu devrais te reposer plus. Tu sais, à mon époque…
Claire explose :
— À votre époque ! Toujours à comparer ! Vous ne comprenez pas que c’est différent aujourd’hui ? Que Paul est notre fils et qu’on veut faire les choses à notre façon ?
Ma mère se lève brusquement.
— Je ne suis pas venue pour me faire insulter !
Je me mets entre elles, la voix tremblante :
— S’il vous plaît… On vient d’avoir un enfant. On est tous fatigués. On pourrait essayer… juste aujourd’hui… de faire la paix ?
Ma mère me regarde comme si je venais de la trahir. Claire a les larmes aux yeux. Je me sens minuscule.
Le temps semble suspendu. Paul se réveille et se met à pleurer. Claire s’approche du berceau, mais ma mère la devance et prend Paul dans ses bras. Je retiens mon souffle.
— Il a mes yeux, dit-elle doucement.
Claire la regarde faire, hésitante. Puis elle s’assied à côté d’elle, épuisée.
— Vous savez… je ne veux pas vous exclure. Mais j’ai besoin que vous me laissiez une place aussi.
Ma mère serre Paul contre elle. Pour la première fois depuis longtemps, je vois ses épaules s’affaisser, comme si elle déposait enfin un fardeau invisible.
— J’ai peur de perdre mon fils… murmure-t-elle.
Un silence lourd tombe sur nous trois. Je comprends soudain que derrière ses critiques et ses intrusions se cache une peur immense : celle d’être mise de côté, d’être oubliée.
Je prends la main de Claire. Elle serre fort mes doigts.
— Personne ne vous oublie, maman. Mais il faut apprendre à partager…
Ma mère hoche la tête, les yeux brillants de larmes qu’elle refuse de laisser couler.
Le reste de la journée se déroule dans une étrange douceur. Ma mère raconte des anecdotes sur mon enfance ; Claire rit timidement à certaines histoires. Paul s’endort dans les bras de sa grand-mère.
Quand Françoise repart le soir venu, elle embrasse Claire sur la joue avant de franchir la porte. Un geste simple mais qui veut tout dire.
Je referme la porte derrière elle et m’effondre sur le canapé, vidé mais soulagé.
Claire s’approche et pose sa tête sur mon épaule.
— Tu crois qu’on y arrivera ?
Je n’ai pas de réponse toute faite. Mais ce jour-là m’a appris que parfois, il faut traverser les tempêtes pour trouver un peu de lumière.
Est-ce que nos familles finiront par s’accepter vraiment ? Ou sommes-nous condamnés à répéter les mêmes erreurs génération après génération ? Qu’en pensez-vous ?