Un Nouveau Printemps à l’Automne de Ma Vie
« Maman, tu plaisantes ? Tu as vraiment quitté la maison pour vivre avec un homme rencontré au centre ? »
Le message de Camille s’affiche sur mon téléphone, sec, tranchant. Je relis ses mots, la gorge serrée. Hier encore, elle me demandait la recette de la tarte aux pommes. Aujourd’hui, elle me juge comme une adolescente prise en faute. Je sens mes mains trembler. Paul, assis à côté de moi dans notre petit salon lumineux, pose sa main sur la mienne. Il ne dit rien, mais son regard me rassure : je ne suis pas folle.
Tout a commencé il y a six mois, à la clinique de rééducation de La Baule. Après ma fracture du col du fémur, j’avais l’impression que la vie s’arrêtait là. Les journées étaient longues, rythmées par les séances de kiné et les repas fades. Puis Paul est arrivé dans ma chambre commune, avec son sourire malicieux et ses histoires de jeunesse à Saint-Malo. Il avait perdu sa femme deux ans plus tôt. Nous avons ri, pleuré, partagé nos peurs de vieillir seuls. Peu à peu, une complicité est née, puis une tendresse inattendue.
Quand il m’a proposé de venir vivre chez lui à Nantes, j’ai hésité. J’ai pensé à mes enfants : Camille, avocate à Paris, toujours pressée ; Julien, professeur à Rennes, si discret depuis son divorce. Je les ai élevés seule après la mort de leur père. J’ai tout sacrifié pour eux. Mais aujourd’hui, ils ont leur vie. Et moi ?
J’ai dit oui à Paul. Nous avons emménagé ensemble dans son appartement au troisième étage d’un immeuble ancien, avec vue sur la Loire. Les premiers jours furent doux : balades au marché de Talensac, soirées à regarder des vieux films français, discussions sans fin sur nos souvenirs d’enfance. Je me sentais revivre.
Mais je n’avais pas anticipé la réaction de mes enfants. Le message de Camille est suivi d’un appel de Julien :
— Maman… Tu ne peux pas faire ça ! Tu te rends compte ? Tu pars vivre avec un inconnu !
— Paul n’est pas un inconnu pour moi…
— Mais pour nous si ! Et puis… tu as pensé à ta maison ? À tes petits-enfants ?
Je sens la colère monter en moi.
— Toute ma vie, j’ai pensé à vous ! J’ai mis mes envies de côté pour être une bonne mère. Maintenant… j’aimerais penser un peu à moi.
Julien soupire.
— Tu te fais manipuler, maman. Ce n’est pas raisonnable.
Je raccroche en larmes. Paul me serre contre lui.
— Ils finiront par comprendre, murmure-t-il.
Mais les jours passent et le silence s’installe. Camille ne répond plus à mes messages. Julien m’envoie des articles sur les « abus envers les personnes âgées ». Je me sens coupable et en colère à la fois. Ai-je le droit d’être heureuse ? Est-ce égoïste de vouloir aimer encore ?
Un dimanche matin, je décide d’aller voir Camille à Paris. Je prends le train seule, le cœur battant. Elle m’ouvre la porte sans sourire.
— Entre.
Son appartement sent le café et la lessive. Elle me regarde comme si j’étais une étrangère.
— Maman… Tu réalises ce que tu fais ? Tu quittes tout pour un homme que tu connais à peine !
— J’ai soixante-dix ans, Camille. Je ne veux plus attendre que la vie passe sans moi.
Elle détourne les yeux.
— Et nous ? Tu penses à nous ? À tes petits-enfants ?
Je m’assois face à elle.
— Toute ma vie a tourné autour de vous. Mais aujourd’hui… j’ai besoin d’exister autrement.
Elle se lève brusquement.
— Tu es ridicule ! On dirait une gamine qui fait sa crise d’ado !
Je sens mes larmes monter mais je me retiens.
— Peut-être… Mais c’est ma vie.
Je repars sans un mot de plus. Dans le train du retour, je regarde défiler les paysages bretons et je repense à mon enfance en Vendée, aux sacrifices faits pour mes parents, puis pour mes enfants. Quand est-ce que j’ai cessé de vivre pour moi ?
À Nantes, Paul m’attend sur le quai. Il m’embrasse tendrement.
— Ça va aller ?
Je hoche la tête sans conviction.
Les semaines suivantes sont difficiles. Les voisins chuchotent : « Vous avez vu ? La veuve Martin vit avec un homme… » À la boulangerie, on me regarde de travers. Même ma sœur Françoise m’appelle :
— Tu n’as pas honte ? À ton âge !
Je me sens isolée mais Paul est là, solide comme un roc. Il m’emmène voir la mer quand le moral flanche. Il me rappelle que le bonheur n’a pas d’âge.
Un soir d’automne, alors que nous dînons en silence, mon téléphone vibre : un message de Camille.
« Maman… Je suis désolée pour tout ce que j’ai dit. J’ai eu peur de te perdre. Mais si tu es heureuse… alors je veux essayer de comprendre. »
Les larmes coulent sur mes joues. Paul me prend la main.
Je repense à tout ce chemin parcouru : la peur du jugement, la solitude, le courage d’aimer encore malgré les années et les regards désapprobateurs.
Est-ce vraiment si fou de vouloir être heureuse après soixante-dix ans ? Est-ce que nos enfants peuvent comprendre que nous avons encore des rêves ?