Si demain il n’y a pas d’argent, on se quitte – L’histoire de Camille
« Si demain il n’y a pas d’argent, on se quitte. »
La voix de Julien résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il est vingt-deux heures, les lumières de la ville filtrent à travers les volets de notre petit appartement du 7ème arrondissement de Lyon. Je n’arrive pas à croire qu’il vient vraiment de dire ça. Mon cœur bat trop fort, mes pensées s’emmêlent.
— Tu ne comprends pas, Camille ? On ne peut pas continuer comme ça. J’en ai marre de compter chaque centime, de me priver pour rien. Si tu ne trouves pas une solution, je pars demain.
Je le regarde, hébétée. Julien, mon Julien, celui qui me murmurait des mots doux sur les quais du Rhône il y a encore quelques mois… Où est-il passé ?
Je voudrais lui crier que je fais tout ce que je peux. Que mon CDD à la librairie du coin ne suffit pas à payer le loyer, que ses heures en intérim sont trop irrégulières. Que la vie est dure pour tout le monde en ce moment. Mais je me tais. Je sens la colère monter, mais aussi la honte. Celle de ne pas être « assez », de ne pas réussir à sauver ce qui nous reste.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’aime cette situation ?
Ma voix tremble. Il détourne les yeux, soupire, puis quitte la pièce en claquant la porte. Je reste seule avec mes doutes et mes peurs.
Plus tard dans la nuit, je repense à tout ce qu’on a traversé ensemble : nos débuts à l’université Jean Moulin, nos rêves de voyages, nos soirées à refaire le monde avec nos amis. Et maintenant ? On ne parle plus que d’argent, de factures, de dettes. L’amour s’est-il dissous dans les relevés bancaires ?
Le lendemain matin, je me lève tôt. J’essaie de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller Julien. Je file sous la douche, l’eau chaude coule sur mon visage mais ne lave rien de mes angoisses. En sortant, je croise mon reflet dans le miroir : cernes profondes, regard éteint.
Au petit-déjeuner, silence pesant. Julien lit les annonces d’emploi sur son téléphone. Je tente une conversation :
— Tu as vu que la mairie propose des aides pour les jeunes couples ? Peut-être qu’on pourrait…
Il me coupe sèchement :
— Arrête avec tes solutions bidon. Ce qu’il nous faut, c’est du vrai boulot, pas des miettes.
Je ravale mes larmes. J’ai envie de hurler qu’il n’a qu’à chercher mieux lui aussi, mais je me retiens. Je sais que ça ne servirait à rien.
À midi, je retrouve ma mère au café du coin. Elle remarque tout de suite mon air abattu.
— Camille, tu es sûre que ça va ?
Je craque. Les mots sortent tous seuls :
— Maman, il m’a dit que si demain il n’y a pas d’argent, il me quitte.
Elle soupire longuement.
— Ma chérie… L’amour ne devrait jamais dépendre d’un compte en banque. Tu mérites mieux que ça.
Mais comment lui expliquer que malgré tout, j’aime Julien ? Que j’ai peur de tout perdre : lui, notre histoire, nos souvenirs ?
En rentrant chez nous, je trouve Julien en train de faire sa valise.
— Tu fais quoi ?
Il ne me regarde même pas.
— J’en ai marre Camille. J’ai trouvé une coloc chez un pote à Villeurbanne. Je pars ce soir.
Je sens mon monde s’écrouler. Je voudrais le retenir, lui dire qu’on va s’en sortir ensemble. Mais au fond de moi, une petite voix me souffle que c’est peut-être mieux ainsi.
Il claque la porte sans un mot de plus.
Les jours suivants sont un mélange de vide et de soulagement coupable. Je dors mal, je mange peu. Ma mère m’appelle tous les soirs pour prendre des nouvelles. Mon père veut venir m’aider à déménager si besoin.
Un soir, alors que je range nos photos dans une boîte, je tombe sur une lettre que Julien m’avait écrite il y a deux ans : « Peu importe ce qui arrivera, on sera toujours ensemble. » Je ris jaune en relisant ces mots.
Au travail, mes collègues remarquent mon changement d’humeur. Sophie, ma responsable, m’invite à boire un verre après le service.
— Tu sais Camille… Parfois il vaut mieux être seule que mal accompagnée. L’argent va et vient, mais la dignité reste.
Ses mots résonnent en moi toute la soirée.
Petit à petit, je reprends goût aux petites choses : une balade sur les quais du Rhône au coucher du soleil, un café partagé avec ma sœur Pauline qui débarque sans prévenir avec des croissants le dimanche matin.
Un samedi matin, alors que je trie mes affaires pour faire un vide-grenier et arrondir les fins de mois, je tombe sur une vieille robe bleue que Julien adorait. Je la regarde longuement avant de la déposer dans le carton « à donner ».
Quelques semaines plus tard, Julien m’envoie un message : « Tu vas bien ? » Je le regarde sans répondre. Je réalise alors que je n’ai plus envie de revenir en arrière.
Aujourd’hui encore, parfois la peur du manque me serre le ventre. Mais je sais désormais que ma valeur ne dépend pas d’un salaire ou d’un compte bancaire.
Est-ce vraiment l’argent qui fait ou défait l’amour ? Ou bien est-ce notre capacité à rester solidaires face aux tempêtes ? Qu’en pensez-vous ?