Pourquoi faut-il parfois s’éloigner de sa propre famille ? L’histoire d’un appartement, d’une famille et de la fierté
— Tu ne comprends donc pas, Marc ? On ne peut pas continuer comme ça ! J’en ai assez de faire semblant devant tes parents !
Ma voix tremblait, résonnant dans la petite cuisine de notre deux-pièces à Montreuil. Marc, assis en face de moi, triturait nerveusement sa tasse de café. Il évitait mon regard, comme s’il cherchait à disparaître dans la vapeur qui s’échappait de la boisson.
— Marie, je t’en prie… Ce sont mes parents. Je ne peux pas leur forcer la main.
Je me suis levée brusquement, faisant grincer la chaise sur le carrelage. Depuis des mois, nous économisions chaque centime pour l’apport du crédit. Nous rêvions d’un appartement à nous, un vrai foyer où fonder notre famille. Mais avec nos salaires — moi institutrice en maternelle, lui technicien informatique — Paris nous était inaccessible. Même en banlieue, les prix grimpaient chaque année.
Marc avait fini par demander à ses parents, Monique et Gérard, un petit coup de pouce. Ils vivaient dans une belle maison à Vincennes, voyageaient deux fois par an en Grèce ou en Italie, et n’avaient jamais connu la peur du découvert. Mais leur réponse avait été glaciale.
— Vous êtes grands maintenant, avait dit Monique d’un ton sec. Nous aussi, on a galéré pour acheter notre première maison. C’est à vous de vous débrouiller.
Gérard avait hoché la tête sans un mot, le regard fuyant. J’avais senti une boule se former dans ma gorge. Ce n’était pas seulement une question d’argent. C’était une question de soutien, de confiance, d’amour. J’avais grandi dans une famille modeste à Lille, mais chez nous, on se serrait les coudes. On partageait tout, même les galères.
Depuis ce jour-là, tout avait changé entre Marc et moi. Il était devenu silencieux, absent. Je le voyais lutter entre sa loyauté envers ses parents et son envie de construire quelque chose avec moi. Les repas du dimanche chez Monique et Gérard étaient devenus un supplice.
— Alors, vous avez trouvé un appartement ? demandait Monique en servant le rôti.
— On cherche encore… répondait Marc en baissant les yeux.
Je sentais leur jugement peser sur moi. Comme si je n’étais pas assez bien pour leur fils. Comme si notre projet n’était qu’un caprice de jeunes naïfs.
Un soir, après une énième dispute avec Marc, j’ai craqué. J’ai appelé ma mère.
— Maman… Je n’en peux plus. J’ai l’impression qu’on ne sera jamais une vraie famille.
Sa voix douce m’a apaisée :
— Ma chérie, tu sais… L’argent ne fait pas tout. Mais le soutien, ça oui. Si tu as besoin de parler ou même d’un petit coup de main… On fera ce qu’on peut.
J’ai pleuré longtemps ce soir-là. Pas seulement à cause de l’argent ou de l’appartement. Mais parce que je réalisais que la famille de Marc ne serait jamais la mienne. Qu’il y avait des murs invisibles entre nous.
Quelques semaines plus tard, Marc est rentré du travail plus tôt que d’habitude. Il avait le visage fermé.
— Mes parents veulent qu’on vienne dîner samedi prochain. Ils veulent parler.
J’ai senti mon cœur se serrer. Encore une fois ? Pour entendre quoi ? Que nous étions ingrats ? Que nous devions nous débrouiller seuls ?
Le samedi soir, j’ai mis ma plus belle robe et j’ai pris sur moi pour sourire. Dès notre arrivée, Monique a commencé :
— Marie, Marc… On a réfléchi à votre situation. Mais tu comprends, Marie, on ne veut pas que tu penses qu’on doit tout vous donner sous prétexte qu’on a réussi.
J’ai serré les dents.
— Je ne vous demande rien pour moi. Je croyais juste qu’on était une famille…
Gérard a enfin pris la parole :
— On veut que vous appreniez la valeur des choses. Nous aussi on a fait des sacrifices.
Marc a explosé :
— Mais vous ne comprenez pas ! On ne vous demande pas de payer tout l’appartement ! Juste un peu d’aide pour démarrer !
Le silence est tombé sur la table comme un couperet. Monique a soupiré :
— On en reparlera quand vous aurez vraiment besoin.
Sur le chemin du retour, Marc n’a pas dit un mot. Moi non plus. J’avais l’impression d’avoir perdu quelque chose ce soir-là : l’illusion que l’amour familial pouvait tout surmonter.
Les mois ont passé. Nous avons continué à économiser, à faire des compromis. J’ai pris des heures supplémentaires à l’école ; Marc a accepté un poste moins intéressant mais mieux payé à La Défense. Nous avons fini par trouver un petit appartement à Bagnolet — loin du rêve initial, mais à nous.
Le jour où nous avons signé chez le notaire, j’ai regardé Marc dans les yeux :
— Tu es sûr que tu veux inviter tes parents à la pendaison de crémaillère ?
Il a haussé les épaules :
— Ils viendront s’ils veulent… Mais ce n’est plus eux qui décident de notre bonheur.
Ce soir-là, en rangeant nos cartons dans notre nouveau salon encore vide, j’ai ressenti un mélange étrange de tristesse et de fierté. Tristesse d’avoir dû renoncer à une certaine idée de la famille ; fierté d’avoir construit quelque chose par nous-mêmes.
Parfois je me demande : pourquoi certains parents refusent-ils d’aider leurs enfants alors qu’ils le pourraient ? Est-ce vraiment pour leur apprendre la « valeur des choses »… ou simplement par orgueil ? Et vous… qu’auriez-vous fait à leur place ?