Mon fils, mon silence : Chronique d’une mère oubliée

— Paul, décroche… s’il te plaît…

La tonalité résonne dans le vide, froide et interminable. Je serre mon portable entre mes doigts tremblants, assise sur le vieux canapé du salon, là où Paul aimait s’allonger enfant, la tête sur mes genoux. Je laisse un message, encore un :

— C’est maman. J’espère que tout va bien. Donne-moi de tes nouvelles, d’accord ?

Je raccroche. Le silence retombe sur la maison. Il est plus lourd qu’un manteau d’hiver. Je me lève, fais quelques pas dans la cuisine. La cafetière gronde, mais je n’ai pas faim. Depuis que Paul est parti vivre à Bruxelles avec Camille, sa femme, je me sens comme une ombre dans ma propre vie.

Je n’ai jamais été de ces mères possessives. J’ai toujours dit à Paul : « Tu as ta vie à vivre, je ne veux pas être un poids. » Il souriait, m’embrassait sur le front :

— T’inquiète pas maman, je t’appellerai tous les dimanches.

Mais les dimanches sont devenus des silences. Puis des semaines entières sans nouvelles. Au début, je me disais qu’il était occupé, qu’il fallait lui laisser du temps pour s’installer. Mais maintenant…

Un soir de novembre, j’ai osé appeler Camille. Sa voix était polie, mais distante :

— Hélène, Paul travaille beaucoup en ce moment. Il te rappellera dès qu’il pourra.

J’ai cru entendre un bébé pleurer derrière elle. Mon cœur s’est serré. Un bébé ? Ils ne m’ont rien dit ?

Je repense à la dernière fois où Paul est venu à la maison. C’était il y a deux ans, pour Noël. Il avait apporté une bouteille de vin belge et des chocolats pour moi. Camille était enceinte, mais ils ne l’avaient pas annoncé officiellement. Je m’en veux de ne pas avoir insisté pour qu’ils restent plus longtemps.

Ma sœur Jeanne me répète :

— Tu dois lui laisser de l’espace, Hélène. Les jeunes aujourd’hui sont différents.

Mais comment expliquer ce vide ? Ce sentiment d’être effacée de la vie de son propre enfant ?

Un matin, je décide d’écrire une lettre à Paul. Pas un mail, non — une vraie lettre, avec mon écriture maladroite :

« Mon cher Paul,
Je ne veux pas t’embêter ni te faire culpabiliser. Je voulais juste te dire que tu me manques. J’espère que tout va bien pour toi et Camille. S’il y a quelque chose que j’ai fait ou dit qui t’a blessé, pardonne-moi… »

Je poste la lettre en espérant une réponse. Les jours passent. Rien.

À la boulangerie du quartier, Madame Lefèvre me demande :

— Alors, des nouvelles du petit ?

Je souris faiblement :

— Il va bien… il est très occupé.

Les gens ne comprennent pas. Ou peut-être que si — peut-être que toutes les mères finissent par connaître cette solitude-là.

Un soir d’orage, je reçois un message WhatsApp : « Salut maman, désolé pour le silence. On a eu beaucoup à faire avec la petite Emma… »

Emma ? Ma petite-fille ? Je relis le message dix fois. Je veux répondre tout de suite mais je m’arrête : que dire ? Que je suis blessée ? Que j’aurais aimé être là ?

Je tape : « Je suis si heureuse pour vous deux. J’espère rencontrer Emma bientôt. »

Pas de réponse.

Les mois passent. Je m’accroche à ce prénom comme à une bouée. Emma… Je l’imagine avec les yeux de Paul quand il était bébé.

Un dimanche matin, je décide de prendre le train pour Bruxelles sans prévenir personne. Dans le wagon, mon cœur bat la chamade. Et si Paul me rejetait ? Si Camille me fermait la porte au nez ?

Arrivée devant leur immeuble moderne, je reste plantée là dix minutes avant d’oser sonner.

C’est Camille qui ouvre. Elle semble surprise, presque gênée.

— Hélène ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Je bredouille :

— Je voulais juste voir Paul… et Emma…

Elle hésite puis s’efface pour me laisser entrer. L’appartement sent le lait chaud et le café. Emma dort dans son berceau. Je retiens mes larmes en la voyant.

Paul arrive du bureau, surpris lui aussi.

— Maman ? Tu aurais pu prévenir !

Il y a dans sa voix une pointe d’agacement qui me blesse plus que je ne veux l’admettre.

— J’avais besoin de vous voir…

Le dîner est tendu. Camille parle peu. Paul regarde son téléphone toutes les deux minutes.

Après le repas, il me raccompagne à la gare.

— Tu sais maman… On a besoin de notre espace avec Camille et Emma. On n’a pas beaucoup de temps pour nous…

Je hoche la tête en silence.

Dans le train du retour, je regarde défiler les lumières de la ville et je me demande : est-ce ça, être mère aujourd’hui ? Donner tout son amour et apprendre à disparaître doucement ?

Est-ce que j’ai trop donné ? Ou pas assez ? Est-ce que nos enfants nous doivent quelque chose ou bien doivent-ils juste vivre leur vie sans nous regarder en arrière ?