La semaine dernière, ma mère est revenue chez moi : la maison qu’elle appelait autrefois « chez elle » ne lui appartenait plus
— Tu comprends, Lucie, je n’en peux plus…
Ma mère s’est effondrée sur le canapé, ses mains tremblantes serrant un mouchoir froissé. Je n’avais jamais vu ses yeux aussi rouges, ni sa voix aussi brisée. Il était 22h ce lundi soir, et je venais d’ouvrir la porte à une femme que je croyais connaître par cœur, mais qui semblait soudain étrangère dans mon petit appartement de Lyon.
— Il a changé, tu sais. Depuis qu’il ne peut plus marcher… il est devenu quelqu’un d’autre. Il crie pour un rien, il me reproche tout. Même les enfants du voisinage l’évitent maintenant.
Je me suis assise à côté d’elle, sans oser la toucher. Les mots me manquaient. Mon beau-père, Gérard, avait toujours été ce roc silencieux, celui qui m’avait appris à faire du vélo dans la cour de notre immeuble à Villeurbanne, celui qui m’avait offert mon premier livre de Zola. Mais depuis sa retraite et la maladie, il s’était replié sur lui-même, devenant amer, parfois cruel.
— Tu veux dormir ici ce soir ?
Elle a hoché la tête. J’ai sorti des draps propres, préparé le canapé-lit. Pendant que je rangeais la cuisine, j’entendais ses sanglots étouffés derrière la porte. J’ai repensé à mon enfance : les dimanches midi autour du poulet rôti, les vacances à La Baule, les disputes pour savoir qui aurait la dernière part de tarte aux pommes. Tout cela semblait si loin.
Le lendemain matin, autour d’un café brûlant, elle a commencé à parler. D’abord à voix basse, puis comme si elle ouvrait enfin une digue trop longtemps contenue.
— Tu sais ce qui me fait le plus mal ? Ce n’est pas sa maladie. C’est qu’il ne me regarde plus. Il ne me parle que pour me donner des ordres ou se plaindre. J’ai l’impression d’être devenue invisible dans ma propre maison.
Je n’ai rien dit. Je savais que mon frère Thomas ne répondrait pas au téléphone — il vit à Bordeaux et ne veut plus entendre parler des « histoires de vieux ». Moi non plus, je n’avais pas envie de m’en mêler. Mais comment refuser d’aider celle qui m’a tout donné ?
Le soir même, Gérard a appelé. Sa voix était sèche :
— Elle est chez toi ? Qu’elle revienne. J’ai besoin d’elle.
J’ai senti la colère monter en moi.
— Tu as besoin d’elle ou tu veux juste qu’elle revienne pour s’occuper de toi ?
Silence à l’autre bout du fil. Puis il a raccroché.
Les jours suivants ont été un mélange étrange de soulagement et de culpabilité. Ma mère retrouvait peu à peu le sourire : elle cuisinait des gratins dauphinois comme autrefois, regardait des séries sur France 2 avec moi le soir. Mais chaque fois que son téléphone vibrait, elle sursautait.
Un jeudi matin, alors que je partais travailler, elle m’a arrêtée dans l’entrée.
— Lucie… Tu crois que j’ai le droit de penser à moi ? Après tout ce temps ?
J’ai vu dans ses yeux toute la détresse d’une femme qui avait donné trente ans de sa vie à une famille recomposée, qui avait mis de côté ses rêves pour élever deux enfants qui n’étaient pas les siens au départ. Et maintenant qu’elle aurait pu profiter de sa retraite, elle se retrouvait prisonnière d’un homme malade et aigri.
Le week-end suivant, Thomas est venu. Il a débarqué avec son air pressé et son costume froissé.
— Maman, tu ne peux pas laisser Gérard comme ça ! Il a besoin de toi !
Elle a baissé les yeux.
— Et moi ? Est-ce que quelqu’un pense à moi ?
Thomas a haussé les épaules.
— C’est ça aussi le mariage… On ne laisse pas tomber quand ça devient difficile.
J’ai explosé :
— Facile à dire quand on vit à 600 kilomètres et qu’on ne vient jamais !
Un silence glacial s’est installé. Ma mère s’est levée et est allée s’enfermer dans la salle de bain.
Le dimanche soir, elle m’a confié :
— Je vais rentrer demain. Pas parce que j’en ai envie… mais parce que je n’ai pas le choix. La maison n’est plus vraiment la mienne depuis longtemps. Mais où irais-je sinon ?
Je l’ai serrée dans mes bras comme quand j’étais petite. J’aurais voulu lui dire de rester ici pour toujours, mais je savais qu’elle ne le ferait pas. Par loyauté, par habitude… ou simplement parce qu’on ne réinvente pas sa vie à 67 ans aussi facilement.
Quand elle est partie le lundi matin, j’ai pleuré longtemps après avoir refermé la porte.
Aujourd’hui encore, je me demande : pourquoi tant de femmes de sa génération acceptent-elles de s’effacer ainsi ? Est-ce vraiment ça, l’amour ? Ou juste la peur d’être seule ?