Jamais Assez Bien pour Guillaume : Mon Combat contre l’Amour et les Préjugés

« Tu n’es pas d’ici, n’est-ce pas ? » La voix glaciale de Madame Lefèvre résonne encore dans ma tête. Je serre la main de Guillaume sous la table, espérant y puiser un peu de chaleur, mais il détourne les yeux, gêné. C’était un dimanche pluvieux à Lyon, le genre de jour où l’on rêve d’un foyer accueillant. Mais chez les Lefèvre, tout semblait figé, comme si chaque sourire était compté, chaque mot pesé.

J’avais rencontré Guillaume à la fac, lors d’un atelier d’écriture. Il m’avait tout de suite plu avec son humour discret et ses yeux pétillants. Mais je n’étais pas « d’ici ». Mes parents étaient venus du Maroc dans les années 90, et même si je suis née à Villeurbanne, pour beaucoup, je resterai toujours « l’étrangère ».

Le premier dîner chez ses parents fut un supplice. Madame Lefèvre avait préparé un gratin dauphinois, plat typiquement français, mais elle n’avait pas prévu que je ne mangeais pas de porc. « Ah bon ? Vous ne mangez pas de jambon ? » avait-elle lancé, faussement surprise. Guillaume avait tenté de changer de sujet, mais le malaise s’était installé comme une nappe épaisse sur la table.

Les semaines suivantes, j’ai multiplié les efforts : offrir des fleurs à sa mère, complimenter la décoration, proposer mon aide en cuisine. Rien n’y faisait. Monsieur Lefèvre me regardait à peine, préférant parler politique avec son fils. Un soir, alors que Guillaume était sorti fumer une cigarette sur le balcon, j’ai surpris une conversation entre ses parents :

— Elle n’est pas comme nous, tu le vois bien…
— Guillaume est jeune, ça lui passera.

J’ai eu envie de pleurer. Mais je me suis retenue. Je voulais prouver que l’amour pouvait dépasser les frontières invisibles que dressent les préjugés.

Guillaume, lui, oscillait entre soutien et lâcheté. Parfois il me défendait : « Maman, arrête avec tes remarques ! » Mais souvent il se taisait, laissant le silence m’envelopper comme un manteau glacé. J’ai commencé à douter : était-ce moi le problème ?

Un soir d’hiver, alors que nous rentrions d’un dîner tendu chez ses parents, j’ai craqué :

— Tu ne dis jamais rien quand ils me rabaissent !
— Ce n’est pas si simple… Tu sais comment ils sont.
— Justement ! Si toi tu ne me défends pas, qui le fera ?

Il a soupiré longuement. J’ai senti la distance grandir entre nous.

À la fac aussi, les regards changeaient. Certains amis de Guillaume me parlaient moins. « Tu sais, ses parents espèrent qu’il finira avec une fille du quartier », m’a confié un jour Camille, une amie commune. J’ai ri jaune. Le quartier… Comme si l’amour devait se limiter à un code postal.

J’ai tenté d’en parler à ma mère. Elle m’a prise dans ses bras :

— Ma fille, tu vaux mieux que leurs jugements. Mais l’amour ne suffit pas toujours à changer les mentalités.

Ses mots m’ont blessée plus que je ne voulais l’admettre.

Les mois ont passé. Guillaume et moi nous sommes éloignés. Les disputes devenaient plus fréquentes. Un soir, il a lâché :

— Je t’aime, mais je ne veux pas choisir entre toi et ma famille.

J’ai compris alors que je ne gagnerais jamais contre des années de traditions et de non-dits.

La dernière fois que j’ai vu Madame Lefèvre, elle m’a tendu la main sans me regarder dans les yeux :

— Bonne continuation…

Je suis partie sans me retourner.

Aujourd’hui encore, je repense à cette histoire. À tout ce que j’ai tenté pour être acceptée. À cette sensation d’être « jamais assez bien ». Est-ce que l’amour peut vraiment triompher des préjugés ? Ou sommes-nous condamnés à porter le poids des origines que d’autres nous imposent ?