Fuir à mon bureau pour respirer : l’histoire d’une femme au bord de l’explosion
« Tu rentres encore tard ce soir ? » La voix de François résonne dans le couloir, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de mon sac à main, déjà prête à claquer la porte. Il est 7h12, je suis en retard pour le RER, mais je préfère affronter la foule du matin que son regard accusateur.
Je ne réponds pas. Je file, j’inspire l’air froid de la rue, et je sens mes épaules se détendre à mesure que je m’éloigne de notre appartement du 12ème arrondissement. Paris s’éveille, mais moi, je m’endors chaque jour un peu plus dans cette routine qui m’étouffe.
Au bureau, je deviens une autre. Claire la responsable marketing, celle qui gère les crises avec sang-froid, qui sourit à ses collègues, qui trouve des solutions. Personne ne sait que je viens ici pour respirer, pour oublier les reproches de François, ses silences pesants, ses soupirs exaspérés quand je rentre trop tard ou que j’oublie d’acheter du pain.
« Claire, tu as vu le mail de la direction ? » demande Sophie, ma collègue et amie. Je hoche la tête, mais je n’ai rien lu. Je suis déjà ailleurs, perdue dans mes pensées. Sophie me regarde avec inquiétude. « Ça va chez toi ? »
Je mens. « Oui, ça va. Juste un peu fatiguée. »
Mais la vérité, c’est que je ne supporte plus François. Je ne supporte plus ses petites manies : sa façon de laisser traîner ses chaussettes sales, de râler sur tout et rien, de me rappeler sans cesse que je ne suis pas assez présente à la maison. Il me reproche mon travail, mes ambitions, comme si c’était un crime d’aimer ce que je fais.
Le soir, je traîne au bureau. Je classe des dossiers qui pourraient attendre demain. Je propose d’aider les autres sur leurs projets. Tout pour retarder le moment où il faudra rentrer. Parfois, je m’invente des réunions tardives. Parfois même, j’erre dans les rues de Paris avant de rentrer chez moi.
Un soir, alors que je pousse la porte de l’appartement à 22h passées, François m’attend dans le salon. Il a éteint la télévision et m’observe en silence. Je sens la tempête gronder.
« Tu te rends compte de l’heure qu’il est ? »
Je pose mon sac sans répondre. Il se lève brusquement.
« Tu te fous de moi ou quoi ? Tu crois que c’est normal de rentrer à cette heure-là ? »
Je sens ma colère monter. « Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Tu préfères que je reste ici à t’écouter râler toute la soirée ? »
Il blêmit. « Tu n’es jamais là ! Tu ne fais plus attention à rien ! Même les enfants te voient à peine ! »
Les enfants… C’est vrai. Paul et Juliette me réclament souvent le soir, mais je trouve toujours une excuse pour ne pas rentrer trop tôt : un dossier urgent, un appel à passer… La vérité, c’est que j’ai peur de rentrer chez moi. Peur de ce que je vais trouver : des disputes, des reproches, des silences lourds.
François s’approche de moi, les poings serrés.
« Tu veux qu’on fasse quoi alors ? On continue comme ça jusqu’à ce que tout explose ? »
Je baisse les yeux. Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant lui.
« J’en peux plus, François… J’étouffe ici. J’ai besoin d’air. »
Il recule d’un pas, comme si mes mots l’avaient giflé.
« Et moi alors ? Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’aime cette vie-là ? »
Un silence s’installe. On se regarde sans se voir vraiment. Deux étrangers sous le même toit.
Le lendemain matin, je pars encore plus tôt que d’habitude. Je croise Juliette dans le couloir.
« Maman, tu viens me chercher à l’école ce soir ? »
Je mens encore. « Oui, ma chérie… »
Mais au fond de moi, je sais déjà que je trouverai une excuse pour ne pas y aller.
Au travail, Sophie me prend à part.
« Claire… Tu veux en parler ? »
Je craque. Les larmes coulent sans que je puisse les retenir.
« J’en peux plus… J’ai l’impression d’être une mauvaise mère, une mauvaise épouse… Je ne sais plus qui je suis… »
Sophie me serre dans ses bras.
« Tu n’es pas seule. Mais il faut que tu fasses un choix… »
Un choix… Mais lequel ? Rester pour les enfants ? Partir pour me retrouver ? Est-ce égoïste de vouloir être heureuse ?
Le soir même, François m’attend encore. Cette fois-ci, il a préparé le dîner. Les enfants rient autour de la table. Un instant suspendu où tout semble normal.
Mais au fond de moi, la tempête gronde toujours.
Je regarde François et je me demande : combien de temps pourrai-je encore faire semblant ? Est-ce qu’on a le droit de tout quitter pour se sauver soi-même ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?