Économiser chaque centime : le prix de mon enfance sacrifiée

« Tu crois que l’argent pousse sur les arbres, Camille ? » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine froide, alors que je serre contre moi le vieux pull râpé de ma cousine Élodie. J’avais huit ans ce soir-là, et je venais de demander timidement si je pouvais avoir une part de tarte aux pommes du boulanger, comme les autres enfants du quartier. Ma mère, Françoise, s’est retournée brusquement, son regard dur planté dans le mien. « On a ce qu’il faut à la maison. Pas question de gaspiller pour des caprices. »

C’est ainsi que j’ai grandi, dans un petit appartement HLM de la banlieue lyonnaise, où chaque centime était compté, chaque achat pesé et repesé. Les vêtements venaient toujours d’un carton posé dans l’entrée, rempli des affaires trop petites de mes cousines. Les chaussures étaient souvent trop grandes ou déjà trouées. À l’école, je baissais les yeux quand les autres se moquaient de mes habits démodés. Je n’invitais jamais personne à la maison : j’avais trop honte.

Ma mère travaillait comme caissière au supermarché du coin. Elle rentrait tard, fatiguée, mais jamais sans vérifier les tickets de caisse, alignant les économies sur un carnet usé. « Un jour, tu me remercieras », répétait-elle en rangeant les pièces jaunes dans une vieille boîte à biscuits. Mais moi, je rêvais d’un goûter à la boulangerie, d’un jean neuf ou simplement d’un anniversaire avec des copains.

Mon père était parti quand j’avais cinq ans. Il avait laissé derrière lui quelques photos jaunies et une pension alimentaire irrégulière. Ma mère disait qu’on n’avait besoin de personne, qu’on s’en sortirait toutes les deux. Mais à quel prix ?

Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres, j’ai surpris une conversation entre ma mère et ma tante Sylvie. « Tu ne crois pas que tu pourrais lui faire un peu plaisir ? Elle n’est qu’une enfant… » Sylvie avait murmuré ces mots en me jetant un regard compatissant. Ma mère avait haussé les épaules : « Je fais ça pour elle. Plus tard, elle comprendra. »

Mais plus tard n’est jamais venu. Au collège, j’ai appris à me faire discrète. Je refusais les sorties scolaires payantes, prétextant des maux de ventre. À Noël, je feignais la joie devant les livres d’occasion emballés dans du papier journal. Je souriais pour ne pas inquiéter ma mère, mais au fond de moi grandissait une colère sourde.

À seize ans, j’ai trouvé un petit boulot chez le fleuriste du quartier. Avec mon premier salaire, j’ai acheté un pull neuf – rouge vif – que j’ai caché au fond de mon sac. Quand ma mère l’a découvert, elle est entrée dans une colère noire : « Tu jettes l’argent par les fenêtres ! Tu n’as rien compris ! » Ce soir-là, j’ai claqué la porte pour la première fois.

Les années ont passé. J’ai eu mon bac avec mention et décroché une bourse pour aller à l’université à Lyon. Loin de la maison, j’ai goûté à la liberté : j’ai acheté des vêtements neufs, mangé au restaurant universitaire, invité des amis chez moi. Mais chaque dépense me laissait un goût amer – comme si je trahissais quelque chose ou quelqu’un.

Ma mère m’appelait souvent : « Tu fais attention à ton argent ? Tu mets de côté ? » Je répondais oui, mais je mentais parfois. Je voulais vivre ce que j’avais raté enfant.

Un jour, lors d’un retour à la maison pour Noël, j’ai trouvé ma mère assise dans le salon sombre, son carnet d’économies sur les genoux. Elle semblait plus vieille, plus fatiguée. « Tu sais Camille… J’ai fait ce que j’ai pu », a-t-elle murmuré sans me regarder. J’ai senti un nœud se former dans ma gorge.

« Mais tu ne m’as jamais demandé ce dont moi, j’avais besoin… » ai-je soufflé malgré moi.

Un silence lourd s’est installé entre nous. J’aurais voulu qu’elle me prenne dans ses bras, qu’elle s’excuse ou qu’elle pleure avec moi. Mais elle est restée droite sur sa chaise, prisonnière de ses principes et de ses peurs.

Aujourd’hui encore, alors que je travaille comme professeure dans un collège de la région lyonnaise et que je gagne correctement ma vie, je me surprends à compter chaque euro dépensé. Je culpabilise quand j’achète quelque chose pour le plaisir. Je me demande si je saurai un jour offrir à mes propres enfants ce sentiment d’insouciance qui m’a tant manqué.

Est-ce que tout cela en valait la peine ? Est-ce que la sécurité matérielle justifie le sacrifice du bonheur d’une enfant ? Et surtout… pourrai-je un jour pardonner à ma mère – ou me pardonner à moi-même ?

Et vous… jusqu’où iriez-vous pour assurer l’avenir de vos enfants ? À quel moment le sacrifice devient-il une blessure qui ne guérit jamais ?