Ce que nos voisins pensaient : Histoire d’amour, de préjugés et de murs
— Tu n’as pas honte, Camille ? Tu crois vraiment que tu peux t’installer ici avec lui ?
La voix de ma mère résonnait encore dans ma tête alors que je refermais la porte de notre petit appartement du quartier Croix-Rousse. Je tremblais, la main sur la poignée, le cœur battant à tout rompre. Julien était dans la cuisine, il préparait du café, inconscient du cyclone qui venait de s’abattre sur moi.
Je me suis adossée au mur, tentant de reprendre mon souffle. Les mots de ma mère, acérés comme des lames, tournaient en boucle : « Ce garçon n’est pas d’ici, Camille. Il ne comprend pas nos valeurs. »
Julien est né à Marseille, fils d’un père ouvrier et d’une mère institutrice. Moi, j’ai grandi ici, à Lyon, dans une famille bourgeoise où l’on ne mélange pas les torchons et les serviettes. Depuis que j’ai présenté Julien à mes parents, tout a changé. Les repas de famille sont devenus des champs de bataille. Mon père ne lui adresse plus la parole. Ma sœur Élodie me regarde comme si j’avais trahi notre sang.
Mais ce n’est pas tout. Les voisins aussi se sont mis à parler. Madame Dupuis, du troisième étage, m’a arrêtée dans l’escalier :
— On dit qu’il n’a même pas fait d’études supérieures… Tu sais, ici, on fait attention à ce genre de choses.
Je me suis sentie humiliée, jugée, étrangère dans mon propre immeuble. Pourtant, je croyais que l’amour suffisait.
Un soir, alors que nous dînions sur le balcon, Julien a posé sa main sur la mienne :
— Tu regrettes ?
J’ai secoué la tête, mais mes yeux se sont embués. Il a soupiré :
— Je ne veux pas être la raison pour laquelle tu te brouilles avec ta famille.
J’ai voulu le rassurer, lui dire que je l’aimais plus que tout. Mais au fond de moi, la peur grandissait. Et si tout le monde avait raison ?
Quelques semaines plus tard, un incident a tout fait basculer. Un matin, nous avons trouvé notre porte taguée : « Parasites ». J’ai éclaté en sanglots. Julien a voulu porter plainte, mais j’ai refusé. J’avais honte. Honte d’être devenue celle dont on parle en chuchotant dans les couloirs.
Ma mère est venue me voir ce jour-là. Elle a posé sa main sur mon bras :
— Camille, tu peux encore revenir à la maison. On t’aidera à tourner la page.
J’ai senti la colère monter :
— Ce n’est pas lui le problème ! C’est vous ! Vos préjugés ! Vos petites vies bien rangées !
Elle a baissé les yeux. Pour la première fois, j’ai vu une fissure dans son masque de froideur.
Mais le pire restait à venir. Un soir d’automne, alors que la pluie martelait les vitres, mon père est arrivé sans prévenir. Il a jeté une enveloppe sur la table.
— Lis ça.
À l’intérieur, une lettre anonyme : « On sait ce qu’il a fait à Marseille. »
Julien a blêmi. Il m’a regardée avec une tristesse infinie.
— Camille… il faut que je te parle.
Il m’a raconté son passé : une bagarre qui avait mal tourné quand il avait vingt ans, un procès, une condamnation avec sursis. Il avait tout laissé derrière lui pour recommencer ici.
J’ai eu l’impression que le sol s’ouvrait sous mes pieds. J’ai crié :
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Il a pleuré pour la première fois devant moi.
— J’avais peur que tu partes…
Le lendemain matin, je suis allée marcher sur les quais du Rhône. La ville était grise, froide. Je me suis assise sur un banc et j’ai repensé à tout ce qu’on avait construit ensemble : nos rires, nos disputes, nos rêves d’avenir… Et à tous ces murs invisibles qui s’étaient dressés entre nous et le reste du monde.
Quand je suis rentrée, Julien faisait sa valise.
— Je ne veux plus te faire souffrir.
Je me suis jetée dans ses bras.
— Non ! On ne va pas leur donner raison ! On va se battre !
Nous avons décidé d’affronter les regards, les rumeurs et même nos familles. Nous avons organisé un dîner avec mes parents et ma sœur. Julien a tout raconté : son passé, ses erreurs, sa volonté de changer.
Mon père est resté silencieux longtemps puis il a murmuré :
— Tout le monde mérite une seconde chance…
Ce soir-là, j’ai compris que l’amour ne suffit pas toujours à faire tomber les murs. Mais il peut être le premier coup de pioche.
Aujourd’hui encore, certains voisins détournent les yeux quand ils nous croisent dans l’escalier. Mais d’autres nous sourient timidement. Ma mère m’a appelée hier pour me demander si nous voulions venir déjeuner dimanche prochain.
Je me demande souvent : combien de temps faudra-t-il pour que les murs tombent vraiment ? Et vous, auriez-vous eu le courage de choisir l’amour contre tous ?