« Chez mon père, je ne manquais de rien… sauf du droit de décider pour moi-même »
J’ai trente-deux ans et, depuis huit mois, je vis de nouveau chez mon père.
Écrire cette phrase me donne déjà l’impression d’avoir raté quelque chose. Pourtant, au départ, ce n’était pas censé durer. Juste le temps de me retourner.
J’avais quitté l’appartement que je partageais avec Maud après notre séparation. Rien de spectaculaire : pas de tromperie, pas de portes claquées. On s’était usés doucement, entre son envie de partir vivre près de Nantes et mon boulot à Lyon que je n’arrivais pas à quitter. Elle est partie la première. J’ai gardé l’appartement deux mois, par fierté surtout, jusqu’à ce que je regarde mon compte et que je comprenne que je ne pouvais pas continuer à payer 980 euros pour dormir seul dans une chambre trop grande.
Mon père m’a proposé sa maison à Villeurbanne. Il vit seul depuis la mort de ma mère, il y a six ans. Une petite maison des années 1970, avec un jardin qu’il entretient comme s’il préparait une visite ministérielle tous les samedis matins.
« Tu restes le temps qu’il faut », m’avait-il dit.
J’ai accepté parce que j’étais fatigué. Fatigué de faire des calculs au supermarché, de repousser des prélèvements, de répondre “ça va” à mes collègues alors que je passais mes soirées à regarder des annonces de studios à 750 euros, charges non comprises.
Les premières semaines, ça m’a fait du bien. Je rentrais du boulot et il y avait parfois un plat de gratin au four. Mon père me demandait si ma journée s’était bien passée. On regardait les informations, ou un match, chacun avec son téléphone à la main. Il ne me demandait pas de loyer. Je participais aux courses et aux factures comme je pouvais, mais il refusait que je fasse les comptes au centime.
Je me sentais presque ingrat de ne pas être simplement soulagé.
Le problème, c’est que chez lui, tout avait une bonne raison.
Au début, c’était des détails. Il préférait que je prévienne si je rentrais après minuit, parce qu’il s’inquiétait. C’était normal. Puis il a commencé à me demander où j’allais, avec qui, combien de temps. Pas sur un ton agressif. Plutôt comme quelqu’un qui remplit un formulaire.
Quand j’ai dit que j’allais passer le week-end à Annecy chez mon ami Sami, il a regardé ma valise dans l’entrée et il m’a demandé :
« Tu crois que c’est raisonnable, en ce moment ? »
Je n’ai pas compris.
Il a soupiré, puis il m’a parlé de mon découvert, de l’essence, des dépenses inutiles. J’avais oublié qu’il avait vu une notification de ma banque sur mon écran quelques jours avant. Il ne l’avait pas lue, je pense. Mais il avait vu assez.
« Je te dépanne, Julien. Je ne vais pas financer tes week-ends. »
Je lui ai répondu que je ne lui demandais rien. Que Sami m’hébergeait et que j’avais le droit de voir mes amis.
Il a haussé les épaules.
« Bien sûr que tu as le droit. Mais à un moment, il faut aussi prendre de bonnes décisions. »
Je suis quand même parti. Pendant tout le trajet, je me suis senti comme un gosse qui avait désobéi. C’était ridicule. J’avais trente-deux ans, un CDI dans une entreprise de maintenance informatique, je payais mes impôts, mon assurance, mon téléphone. Et malgré ça, j’ai vérifié trois fois si mon père m’avait envoyé un message.
Après, il y a eu l’histoire de l’appartement.
Je cherchais surtout dans l’est lyonnais, parce que je voulais rester près de mon travail et de mes habitudes. Des studios pas très beaux, souvent au rez-de-chaussée, mais où je pouvais fermer une porte et ne rendre de comptes à personne. J’en avais repéré un à Bron. Vingt-six mètres carrés, un peu cher pour ce que c’était, mais propre. Le propriétaire me proposait une visite.
Mon père a voulu voir l’annonce.
Il a dit que le quartier n’était pas terrible, que le loyer allait m’étrangler, qu’un garant, à mon âge, ce n’était pas très glorieux. Il avait raison sur certaines choses. Je le savais. Avec mon salaire, le loyer, les charges, la voiture et le remboursement d’un petit crédit conso que je traîne depuis des années, je serais juste tous les mois.
Mais ce qui m’a énervé, ce n’est pas qu’il ait eu raison. C’est qu’il l’ait dit comme si ça clôturait la discussion.
« Tu vas rester ici jusqu’à ce que tu aies une situation stable », a-t-il conclu.
J’ai demandé ce que ça voulait dire, une situation stable.
Il a réfléchi deux secondes.
« Déjà, des économies. Ensuite, peut-être que tu pourrais demander une mutation. Ou reprendre une formation. Tu ne vas pas te précipiter dans le premier clapier venu juste pour jouer à l’indépendant. »
J’ai eu honte de la colère que j’ai ressentie. Parce qu’au fond, il me logeait gratuitement. Parce qu’il avait perdu ma mère et qu’il avait probablement peur de se retrouver encore plus seul. Parce que je savais qu’il n’essayait pas de me nuire.
Mais j’avais l’impression qu’il utilisait son aide comme une preuve que ma vie ne m’appartenait plus complètement.
Depuis, je fais des choses stupides. Je laisse traîner des tasses dans ma chambre alors que je ne le faisais jamais avant. Je dis que je vais “sortir” sans préciser où. J’attends parfois dans la voiture dix minutes devant la maison, juste pour retarder le moment de rentrer et d’entendre : “Tu as pensé à appeler la banque ?” ou “Tu devrais répondre à cette annonce plutôt.”
L’autre soir, il a trouvé des cartons dans le garage. J’avais commencé à mettre de côté des affaires que je ne voulais plus garder. Il a cru que je préparais mon départ.
« Tu pars où ? »
Sa voix n’était pas dure. C’était presque pire. Il avait l’air blessé.
Je lui ai dit que je n’en savais rien, que je triais seulement mes affaires.
Il est resté debout avec un vieux grille-pain dans les mains, celui que Maud et moi avions acheté quand on avait emménagé ensemble. Puis il a lâché :
« Tu sais, je ne suis pas ton ennemi. »
J’aurais dû répondre quelque chose de rassurant. À la place, j’ai dit :
« Alors arrête de décider à ma place. »
Le silence qui a suivi était énorme pour une phrase aussi banale. Mon père a reposé le grille-pain. Il a dit qu’il ne décidait rien, qu’il essayait seulement de m’éviter de faire n’importe quoi. J’ai répliqué que c’était exactement le problème : il me voyait comme quelqu’un qui faisait forcément n’importe quoi.
Je suis monté dans ma chambre. J’ai entendu la télé s’allumer au salon, beaucoup trop fort.
Depuis trois jours, on se parle normalement, mais d’une façon mécanique. Il me demande si je veux du pain. Je réponds oui ou non. Je débarrasse après le dîner. Il ne me pose plus de questions sur les annonces.
Hier, j’ai visité le studio de Bron. Il est vraiment petit. Il y a une plaque électrique coincée dans un angle, et la fenêtre donne presque sur le mur de l’immeuble voisin. Le propriétaire a dit que le dossier devait être solide, et j’ai fait semblant d’être très sûr de moi.
En rentrant, mon père était dans le jardin. Il taillait ses rosiers alors qu’on est encore en février et qu’il faisait froid.
Il m’a demandé si la visite s’était bien passée.
J’ai dit :
« Oui. Enfin… je ne sais pas. »
Il a hoché la tête sans me regarder. Puis il m’a demandé si je voulais une soupe.
Je n’ai pas encore donné mon dossier pour le studio. Je ne sais même pas si je peux vraiment me le permettre. Mais ce matin, j’ai ouvert un tableur, j’ai noté toutes mes dépenses et j’ai appelé ma banque pour voir comment solder ce crédit plus vite.
Ce n’est pas grand-chose. Ce n’est pas un départ. Pas encore.
Mais pour la première fois depuis longtemps, je l’ai fait sans demander à mon père ce qu’il en pensait.