Un an de trop : Quand mon frère a envahi ma vie
« Paul, tu pourrais au moins débarrasser tes assiettes ! » Ma voix résonne dans la cuisine, tremblante de colère contenue. Il lève à peine les yeux de son téléphone, affalé sur le canapé, un sourire désolé aux lèvres. « Oui, oui, j’y vais… » Mais je sais déjà qu’il ne bougera pas. Cela fait un an que j’entends cette promesse vide, un an que mon petit frère a envahi mon appartement, mon espace, ma vie.
Je me revois encore, il y a douze mois, ouvrir la porte à Paul. Il venait de perdre son boulot dans une start-up à Lyon, largué par sa copine, sans un sou en poche. « Juste le temps de me retourner, Cam’, promis. » J’ai toujours été la grande sœur responsable, celle qui a quitté la maison familiale de Dijon la première, trouvé un CDI à Paris, économisé pour acheter ce deux-pièces lumineux à Montrouge. J’aimais cette indépendance chèrement acquise, ce silence du matin où je pouvais savourer mon café sans personne pour me parler ou laisser traîner ses chaussettes sales.
Mais comment refuser à Paul ? Il avait l’air si perdu, si brisé. J’ai dit oui, pensant que quelques semaines suffiraient. Les semaines sont devenues des mois. Au début, il cherchait du travail, envoyait des CV, passait des entretiens. Puis il a commencé à traîner sur le canapé plus souvent qu’à son tour. Il s’est inscrit à la salle de sport du coin — mais n’y est allé que deux fois. Il a ramené ses potes pour regarder les matchs de foot le dimanche soir, envahissant mon salon de cris et de bières vides.
J’ai essayé de lui parler. « Paul, tu ne peux pas rester ici indéfiniment… Tu as pensé à une colocation ? » Il haussait les épaules : « Je cherche, t’inquiète. Mais c’est galère en ce moment… » Et moi, je culpabilisais aussitôt. Après tout, c’est la crise du logement à Paris. Les loyers sont fous. Et puis, c’est mon frère.
Nos parents n’aident pas. Maman m’appelle chaque semaine : « Sois patiente avec ton frère, Camille. Il traverse une mauvaise passe… » Papa, lui, ne dit rien mais je sens son regard désapprobateur quand il vient dîner : « Tu sais bien que Paul n’a jamais été débrouillard comme toi… »
Petit à petit, ma vie s’est rétrécie. Je ne reçois plus mes amis chez moi — trop peur qu’ils croisent Paul en caleçon dans le couloir ou qu’ils subissent ses blagues lourdes. J’évite même d’inviter Thomas, mon copain depuis six mois. Il ne comprend pas : « Tu ne peux pas lui demander de partir ? C’est chez toi ! »
Mais c’est plus compliqué que ça. Paul n’a jamais eu confiance en lui. Déjà enfant, il se cachait derrière moi dans la cour de récréation. Je l’ai protégé contre les moqueries des autres gamins. Aujourd’hui encore, je sens ce vieux réflexe me rattraper : le protéger coûte que coûte.
Un soir d’avril, tout explose. Je rentre du travail épuisée et trouve l’appartement sens dessus dessous : des miettes partout, la vaisselle sale empilée dans l’évier, une odeur de pizza froide qui flotte dans l’air. Paul est là avec deux amis bruyants qui jouent à la console. Je craque.
— Ça suffit ! Je veux récupérer ma vie !
Le silence tombe d’un coup. Paul me regarde comme si je venais de le gifler.
— Tu veux que je parte ?
Sa voix tremble. Je sens les larmes monter mais je serre les dents.
— Oui… Oui, Paul. Il faut que tu partes.
Il quitte la pièce sans un mot. Cette nuit-là, je dors mal. La culpabilité me ronge mais aussi un immense soulagement. Le lendemain matin, il n’est pas là. Juste un mot griffonné sur la table : « Désolé Cam’. Je vais essayer de me débrouiller. Merci pour tout. »
Les jours suivants sont étranges. L’appartement est silencieux — trop silencieux peut-être. Je retrouve mes habitudes mais je pense sans cesse à Paul : dort-il sur un canapé chez un pote ? Mange-t-il à sa faim ? Ai-je été trop dure ?
Une semaine plus tard, il m’appelle : « J’ai trouvé une colocation à Ivry avec deux gars sympas. C’est pas le luxe mais ça ira… Merci encore pour tout ce que t’as fait pour moi. » Sa voix est plus assurée qu’avant.
Je raccroche en pleurant.
Est-ce qu’on peut vraiment aider ceux qu’on aime sans s’oublier soi-même ? Où est la limite entre l’amour et le sacrifice ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?