Trop jeune, trop vite : Ma vie de mère adolescente en France
— Tu crois vraiment que tu es prête à élever un enfant ?
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante comme un couteau. J’ai dix-sept ans, assise sur le canapé du salon, les mains tremblantes sur mon ventre déjà arrondi. Mon père, silencieux, fixe le sol. Je sens la colère, la peur, la honte qui s’entremêlent dans cette pièce trop petite pour contenir tant d’émotions.
Je m’appelle Camille. Il y a six mois, j’étais une lycéenne comme les autres à Tours. Je rêvais de voyages, de concerts avec mes amis, de soirées à refaire le monde sur les quais de la Loire. Puis il y a eu cette soirée chez Chloé, la musique trop forte, les rires, et Paul… Paul qui m’a dit qu’il m’aimait, que tout serait simple. Mais rien n’a été simple.
Quand j’ai vu le test positif, j’ai cru que le sol s’ouvrait sous mes pieds. J’ai attendu trois jours avant d’en parler à Paul. Il a pâli, bafouillé qu’il fallait « réfléchir », puis il a disparu. Depuis, plus de nouvelles. C’est seule que j’ai dû affronter mes parents.
— Tu gâches ta vie !
Ma mère hurle. Mon père sort fumer sur le balcon. Je me sens minuscule, coupable d’avoir déçu ceux qui m’aiment. Mais au fond de moi, une petite voix me dit que je dois tenir bon. Cet enfant n’a rien demandé.
Les semaines passent. Au lycée, les regards changent. Chloé ne m’invite plus aux soirées. Les autres chuchotent dans les couloirs : « T’as vu Camille ? Elle est enceinte… » Je me sens seule au milieu de tous. Même les profs me traitent différemment. Madame Lefèvre, ma prof de français préférée, me prend à part :
— Tu sais, Camille, tu as encore le temps de réfléchir…
Mais moi, j’ai déjà choisi. Je veux garder ce bébé. J’ai peur, oui, mais je sens que c’est la seule chose qui me donne un but.
À la maison, l’ambiance est glaciale. Ma mère ne me parle plus que pour me rappeler mes rendez-vous médicaux ou pour critiquer ma façon de m’habiller (« Tu pourrais au moins faire un effort ! »). Mon père travaille tard et évite mon regard. Parfois j’entends leurs disputes dans la cuisine :
— On ne va pas l’aider éternellement !
— C’est notre fille !
— Elle a fait ses choix…
Je me réfugie dans ma chambre, je caresse mon ventre et je pleure en silence.
Le jour où j’accouche à l’hôpital Bretonneau, je suis terrorisée. Ma mère est là mais elle ne me tient pas la main. Quand j’entends le premier cri de mon fils — je l’appelle Louis — tout change. Je pleure de bonheur et de peur à la fois. Louis est minuscule, fragile, mais il est à moi.
Les premiers mois sont un chaos sans nom. Les nuits blanches s’enchaînent, je ne comprends rien aux pleurs de Louis. Ma mère finit par m’aider un peu — elle craque devant ses yeux bleus — mais elle ne cesse de répéter :
— Tu vois comme c’est dur ?
Je n’ai plus d’amis. Chloé a arrêté de répondre à mes messages. Les autres sont partis en vacances ou en prépa à Paris. Moi je passe mes journées entre couches et biberons. Parfois je regarde par la fenêtre et j’imagine une autre vie.
Un jour, alors que je promène Louis dans le parc Mirabeau, une femme d’une quarantaine d’années s’approche :
— Il est à vous ?
— Oui…
— Vous êtes bien jeune…
Je sens le jugement dans sa voix. Je baisse les yeux. Elle continue :
— Mais il a l’air heureux. Vous êtes courageuse.
C’est la première fois qu’on me dit ça. Je rentre chez moi avec un sourire timide.
Petit à petit, ma mère s’adoucit. Elle commence à parler à Louis comme à son propre fils. Mon père lui achète un petit train en bois pour Noël. Mais entre eux et moi, il y a toujours cette distance : ils ne comprennent pas ce que je vis.
Un soir d’hiver, alors que Louis dort enfin, ma mère s’assied près de moi :
— Tu sais Camille… Je t’en ai beaucoup voulu. J’avais peur pour toi. Mais tu t’en sors mieux que je ne l’aurais cru.
Je fonds en larmes dans ses bras pour la première fois depuis des mois.
Aujourd’hui Louis a deux ans. Je travaille comme vendeuse dans une boulangerie du quartier pour payer notre petit studio social. J’ai repris mes études par correspondance avec le CNED — c’est dur mais je veux montrer à Louis qu’on peut toujours se relever.
Parfois je croise Paul en ville avec sa nouvelle copine ; il détourne les yeux. Ça fait mal mais j’ai appris à vivre sans lui.
Je ne suis plus la Camille insouciante d’avant. J’ai grandi trop vite, c’est vrai. Mais chaque sourire de Louis me rappelle pourquoi je me bats.
Est-ce que j’aurais fait autrement si c’était à refaire ? Peut-être… Mais qui peut dire ce qu’est une « bonne » vie ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?