Sous l’aile de maman : quand l’amour étouffe
« Non, maman, je ne veux pas que tu viennes chez moi ce soir. » Ma voix tremble, mais je m’efforce de rester ferme. Au bout du fil, j’entends son souffle coupé, puis ce silence lourd qui précède toujours ses larmes. « Mais Camille, tu sais bien que tu n’as pas mangé depuis midi… Tu travailles trop, tu vas tomber malade ! »
Je ferme les yeux, le téléphone serré contre mon oreille. J’ai 27 ans, un appartement à la Croix-Rousse, un travail dans une petite maison d’édition. Mais face à ma mère, je redeviens cette petite fille de huit ans qui n’avait pas le droit de choisir sa robe pour la rentrée.
Mon enfance a été une succession de gestes imposés : elle préparait mon cartable, choisissait mes goûters, surveillait mes devoirs jusqu’à la dernière virgule. À la récréation, elle restait derrière la grille, guettant mes moindres mouvements. Je me souviens de ce jour où elle a débarqué au club de théâtre pour « m’aider à répéter », devant tous les autres enfants. J’ai senti leurs regards moqueurs, leurs rires étouffés. J’aurais voulu disparaître.
À l’adolescence, j’ai tenté de m’éloigner. J’ai menti sur mes sorties, j’ai caché mes premiers amours. Mais elle trouvait toujours un moyen de s’immiscer : un appel à la mère de mon amie, une visite surprise au lycée. « Je fais ça pour toi, Camille. Tu comprendras plus tard. »
Aujourd’hui encore, elle débarque sans prévenir avec des sacs de courses, range mon linge à sa façon, critique mes choix de décoration. Elle ne supporte pas que je refuse son aide. La semaine dernière, elle a fondu en larmes parce que j’ai décliné son invitation à dîner : « Tu n’as plus besoin de moi… Je ne sers plus à rien… »
Papa n’a jamais su s’opposer à elle. Il se contentait d’un haussement d’épaules : « Tu connais ta mère… Elle t’aime trop, c’est tout. » Mais cet amour m’étouffe. Il m’empêche de respirer, de grandir.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais tard du travail, je l’ai trouvée assise devant ma porte, transie de froid. « Je t’attendais… Je voulais être sûre que tu rentres bien. » J’ai explosé :
— Maman, tu ne peux pas continuer comme ça ! J’ai besoin d’espace !
Elle a éclaté en sanglots :
— Mais si je ne prends pas soin de toi, qui le fera ?
Je suis restée là, désemparée. Comment lui expliquer que son amour me blesse ? Que chaque geste qu’elle croit protecteur est une barrière entre nous ?
Les disputes se sont multipliées. Un jour, elle a fouillé dans mes affaires et trouvé une lettre d’amour que j’avais reçue d’Antoine. Elle a hurlé : « Tu me caches tout ! Tu me rejettes ! » J’ai claqué la porte et suis partie dormir chez une amie.
J’envie mes collègues qui parlent de leurs mères avec tendresse et légèreté. Pour moi, chaque conversation avec elle est un champ de mines : si je refuse son aide, elle pleure ; si j’accepte, je me sens coupable de ne pas être assez forte.
Un dimanche après-midi, lors d’un déjeuner familial chez mes grands-parents à Villeurbanne, la tension est montée d’un cran. Ma cousine Lucie a annoncé qu’elle partait vivre à Paris pour ses études. Ma mère a blêmi :
— Mais comment tes parents vont-ils faire sans toi ?
Lucie a souri :
— Ils survivront ! Et puis c’est normal de partir à mon âge.
J’ai senti le regard de ma mère se poser sur moi, lourd de reproches et d’incompréhension.
Après le repas, elle m’a prise à part dans le jardin :
— Tu ne partiras jamais loin de moi comme Lucie ?
J’ai hésité avant de répondre :
— Je ne sais pas… Peut-être qu’un jour j’en aurai besoin.
Ses yeux se sont embués.
Je culpabilise chaque fois que je pense à couper le cordon. Pourtant, je rêve d’un ailleurs où je pourrais respirer sans avoir peur de la blesser.
Un soir, Antoine m’a dit :
— Tu dois lui parler franchement. Lui dire ce que tu ressens vraiment.
Mais comment dire à celle qui m’a tout donné qu’elle me prend tout ?
La nuit suivante, j’ai fait un rêve étrange : j’étais enfermée dans une maison aux fenêtres closes. Ma mère frappait à la porte avec insistance. Je voulais sortir mais je n’y arrivais pas.
Ce matin-là, j’ai pris une décision. J’ai appelé ma mère et je lui ai proposé qu’on se voie dans un café du quartier.
Assises face à face, j’ai pris une grande inspiration :
— Maman… Je t’aime mais j’ai besoin que tu me laisses vivre ma vie. J’ai besoin d’apprendre par moi-même, même si ça veut dire faire des erreurs.
Elle a baissé les yeux.
— Tu crois que je ne souffre pas ? J’ai peur pour toi tout le temps…
— Mais tu dois me faire confiance. Sinon… sinon on va se perdre toutes les deux.
Elle a pleuré longtemps ce jour-là. Moi aussi. Mais pour la première fois, j’ai senti un poids s’alléger sur ma poitrine.
Depuis ce jour, rien n’est parfait. Elle rechute parfois dans ses vieux réflexes ; moi aussi dans mes angoisses et ma culpabilité. Mais on avance doucement vers un nouvel équilibre.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans étouffer ? Est-ce qu’on peut apprendre à lâcher prise sans perdre ceux qu’on aime ? Qu’en pensez-vous ?