Sans berceau, sans couches : Le retour à la maison qui a brisé mon cœur
— Tu plaisantes, Élodie ? Tu rentres déjà ? Je… je n’ai pas eu le temps…
La voix de Julien, mon mari, résonne dans le couloir alors que je pousse la porte de notre appartement, ma petite Louise blottie contre moi dans son cosy. Je sens déjà mes mains trembler. La sage-femme m’avait prévenue : « Le retour à la maison, c’est parfois plus dur qu’on ne l’imagine. » Mais je n’aurais jamais cru que ce serait à ce point.
Il est midi passé, un mercredi de février. Le ciel est gris, la pluie martèle les vitres. Je pose Louise sur le canapé — il n’y a pas de berceau, pas même un drap propre. Les cartons de couches sont encore fermés dans l’entrée, et je réalise que rien n’est prêt. Pas de table à langer, pas de petits vêtements lavés, pas même un biberon stérilisé. Je regarde Julien, débordé, le téléphone collé à l’oreille, son ordinateur ouvert sur la table du salon.
— Je suis désolé, Élodie… Mon chef m’a rappelé ce matin, il fallait absolument que je termine ce dossier pour la mairie…
Je serre les dents. J’ai envie de hurler. J’ai passé trois jours à l’hôpital, seule avec ma fille, rêvant du moment où nous serions enfin réunis, où Julien me prendrait dans ses bras, où tout serait prêt pour accueillir notre bébé. Mais il n’y a rien. Juste le désordre et le silence pesant d’un appartement qui ne nous attendait pas.
Je m’assieds sur le bord du canapé, les larmes me montent aux yeux. Louise gémit doucement. Je fouille dans mon sac pour trouver une couche propre — il n’y en a plus. Je me sens submergée par une vague de colère et de tristesse.
— Tu aurais pu au moins acheter des couches !
Julien s’approche, gêné.
— Je sais… Je voulais… Mais tu sais comment c’est au boulot en ce moment…
Je le coupe net.
— Et moi ? Tu sais comment c’est d’accoucher seule ? De rentrer ici et de voir que rien n’a changé ?
Il baisse les yeux. Un silence lourd s’installe. Louise pleure plus fort. Je me lève brusquement et file dans la salle de bain pour mouiller un gant et nettoyer ma fille comme je peux. Je me sens minuscule, invisible, trahie par celui qui aurait dû être mon roc.
Dans la cuisine, je découvre que le frigo est presque vide. Pas de plats préparés, pas même une bouteille d’eau fraîche. Je repense à ma mère qui habite à Grenoble et qui m’avait proposé de venir quelques jours. J’avais refusé, persuadée que Julien et moi pouvions gérer seuls. Quelle naïveté !
Je retourne au salon. Julien pianote sur son ordinateur sans lever les yeux vers moi.
— Tu pourrais au moins m’aider !
Il soupire.
— Je fais ce que je peux…
Je sens la colère monter en moi comme une vague noire.
— Non ! Tu fais ce que tu veux ! Moi je fais ce que je dois !
Je claque la porte du salon et m’enferme dans la chambre avec Louise. Je m’effondre sur le lit, ma fille contre moi, et je pleure toutes les larmes de mon corps. J’ai mal partout : au ventre, au cœur, à l’âme. J’ai l’impression d’être revenue dans une maison étrangère, vide d’amour et pleine d’attentes déçues.
Le soir tombe vite en février. Louise s’endort enfin après des heures de pleurs et d’allaitement maladroit. J’entends Julien parler au téléphone dans le salon :
— Oui maman… Oui, tout va bien… Non, Élodie est juste fatiguée…
Je serre les poings sous la couette. Pourquoi faut-il toujours faire semblant ? Pourquoi ne peut-on pas dire que ça ne va pas ? Que parfois on a juste besoin d’aide ?
Vers 22h, Julien frappe timidement à la porte.
— Élodie… Tu veux que j’aille chercher des couches ?
Je ne réponds pas tout de suite. J’ai envie de lui dire d’aller se faire voir. Mais j’ai aussi envie qu’il reste, qu’il comprenne enfin ce que je ressens.
— Ce n’est pas qu’une question de couches, Julien… C’est tout le reste…
Il s’approche du lit, s’assied à côté de moi.
— Je suis désolé… Vraiment… J’ai paniqué… J’ai eu peur de ne pas être à la hauteur…
Ses mots me touchent malgré moi. Je vois ses mains trembler aussi. Peut-être qu’on est deux à avoir peur finalement.
— On aurait dû en parler avant… On aurait dû demander de l’aide…
Il hoche la tête.
— Demain, j’appelle ta mère. Et je prends ma journée.
Un silence doux s’installe entre nous. Pour la première fois depuis des jours, je me sens un peu moins seule.
Cette nuit-là, je dors peu mais je me sens plus légère. Le lendemain matin, Julien prépare le petit-déjeuner et va acheter des couches pendant que ma mère prend le train pour Lyon.
Mais au fond de moi subsiste une blessure : pourquoi faut-il toujours attendre d’être au bord du gouffre pour se tendre la main ? Pourquoi tant de femmes doivent-elles affronter seules ce moment si fragile ? Est-ce vraiment ça, la famille aujourd’hui ?