Pourquoi j’ai choisi la solitude plutôt qu’un nouveau mariage

« Tu ne vas pas finir ta vie tout seul, Philippe ? »

La voix de ma sœur résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains, cherchant un peu de chaleur dans ce matin glacial de février à Lyon. J’ai 54 ans, divorcé depuis trois ans, et chaque réunion familiale ressemble à un tribunal silencieux où je suis l’accusé principal. Ma mère détourne les yeux, mon frère hausse les épaules, et ma sœur, toujours elle, me regarde comme si j’étais une énigme à résoudre.

« Tu pourrais au moins essayer les sites de rencontre, tu sais ? » insiste-t-elle. Je n’ai pas la force de répondre. Je me contente d’un sourire fatigué. Ils ne comprennent pas. Personne ne comprend vraiment ce que c’est que de se réveiller chaque matin dans un appartement vide et d’y trouver une forme de paix.

Après le divorce avec Claire, tout le monde s’attendait à ce que je rebondisse rapidement. Un homme seul, à la cinquantaine, c’est suspect. On imagine qu’il va sombrer dans l’alcool ou la dépression, ou pire encore, qu’il va devenir un vieux grincheux qui parle à ses plantes. Mais moi, je n’ai rien fait de tout ça. J’ai simplement appris à vivre avec moi-même.

Un soir, Laurent, mon meilleur ami depuis le lycée, m’a invité à dîner. Il a toujours été direct, parfois trop.

— Tu sais, Philou, tu pourrais refaire ta vie. T’es pas moche, t’as un bon boulot… Pourquoi tu restes seul ?

Je soupire. Je regarde la lumière dorée du lampadaire qui éclaire la terrasse du petit bistrot où nous sommes assis.

— Parce que je n’en ai pas envie, Laurent. Pas maintenant. Peut-être jamais.

Il fronce les sourcils.

— Mais t’as pas peur de finir comme ces vieux types qui parlent à leur chat ?

Je ris doucement.

— J’ai pas de chat.

Il sourit à son tour mais je sens l’inquiétude derrière sa plaisanterie. Il ne comprend pas non plus. Personne ne comprend que la solitude peut être un choix et non une fatalité.

La vérité, c’est que mon mariage m’a vidé. Claire était brillante, passionnée… et exigeante. Nous avons passé vingt ans à essayer d’être le couple parfait : deux enfants, une maison en banlieue lyonnaise, des vacances en Bretagne chaque été. Mais derrière les photos souriantes et les repas du dimanche, il y avait des silences lourds, des disputes étouffées derrière la porte de la chambre. J’ai longtemps cru que c’était ça, la vie adulte : faire semblant pour ne pas décevoir.

Le jour où Claire a claqué la porte pour la dernière fois, j’ai ressenti un mélange étrange de tristesse et de soulagement. Les enfants étaient déjà grands ; ils ont compris avant moi que tout était fini depuis longtemps. J’ai vendu la maison, pris un petit appartement dans le centre-ville. Au début, le silence me faisait peur. Puis il est devenu mon allié.

Mais ce choix dérange. À Noël dernier, ma mère a fondu en larmes devant toute la famille :

— Tu vas finir tout seul… Ce n’est pas une vie !

J’ai voulu lui dire que si, justement : c’est une vie. Ma vie. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.

Les collègues au bureau ne sont pas mieux :

— Alors Philippe, toujours célibataire ?
— Tu devrais venir à notre soirée speed-dating !

Je souris poliment mais au fond de moi, je sens monter une colère sourde. Pourquoi faudrait-il absolument être deux pour être heureux ? Pourquoi la solitude fait-elle si peur aux autres ?

Un soir d’automne, alors que je rentrais chez moi sous la pluie fine qui tombait sur les pavés du Vieux Lyon, j’ai croisé mon fils Paul. Il venait d’avoir 25 ans.

— Papa… Tu sais que tu peux refaire ta vie si tu veux ?

Je l’ai regardé longuement avant de répondre :

— Peut-être que je suis en train de la faire… à ma façon.

Il a souri tristement mais n’a rien ajouté. Je crois qu’il commence à comprendre.

La solitude n’est pas toujours synonyme d’isolement ou de tristesse. Parfois c’est un refuge, un espace où l’on peut enfin respirer sans avoir à jouer un rôle. J’ai redécouvert des plaisirs simples : lire jusqu’à tard dans la nuit sans craindre de déranger quelqu’un ; cuisiner pour moi seul ; marcher des heures sur les quais du Rhône en écoutant le bruit de l’eau.

Bien sûr, il y a des soirs où le silence pèse plus lourd que d’habitude. Des soirs où je repense à Claire, aux enfants petits qui couraient dans le jardin, aux Noëls bruyants et aux anniversaires pleins de rires. Mais ces souvenirs ne me font plus mal ; ils sont devenus des compagnons discrets.

Ce qui me pèse le plus aujourd’hui, ce n’est pas la solitude elle-même mais le regard des autres. Cette impression d’être un ovni parce que j’ai choisi une voie différente. En France, on aime les histoires d’amour qui finissent bien ; on aime moins ceux qui décident d’écrire leur propre histoire en dehors des sentiers battus.

Un dimanche matin, alors que je buvais mon café sur le balcon en regardant les toits rouges de la ville s’illuminer sous le soleil timide du printemps, j’ai compris que je n’avais rien à prouver à personne. Que ma vie valait autant que celle des autres, même si elle ne ressemblait pas aux modèles imposés par la société ou par ma famille.

Alors oui, j’ai choisi la solitude plutôt qu’un nouveau mariage. Non par peur ou par amertume mais parce que j’ai enfin appris à m’écouter.

Et vous ? Est-ce qu’on a vraiment besoin d’être deux pour être heureux ? Ou bien peut-on trouver sa place dans le silence et la liberté d’être soi-même ?