Mon fils a 35 ans, une famille, et pourtant il me demande encore de l’argent : jusqu’où va l’amour parental ?
« Maman, tu pourrais m’avancer 300 euros pour la fin du mois ? »
La voix de Thomas résonne dans le combiné, hésitante mais familière. Je suis assise dans la cuisine, mon café refroidi devant moi, les mains tremblantes. J’ai 62 ans, retraitée depuis peu, et pourtant, chaque mois ou presque, cette même demande revient. Thomas a 35 ans, une femme, deux enfants adorables, un appartement à Lyon. Et il continue de me demander de l’aide comme s’il avait encore vingt ans.
« Thomas, tu sais bien que ce n’est pas facile pour nous non plus… »
Il y a un silence. Je l’imagine, debout dans son salon, regard fuyant, cherchant ses mots. Je sens la colère monter en moi, mêlée à une tristesse profonde. Où ai-je échoué ? Est-ce ma faute s’il n’arrive pas à s’en sortir ?
Mon mari, Jean-Pierre, entre dans la cuisine. Il voit mon visage fermé et comprend tout de suite.
— Encore Thomas ?
— Oui… Il a besoin d’argent pour finir le mois.
— Françoise, il faut qu’on arrête. On ne peut pas continuer comme ça. Il a sa vie maintenant.
Je baisse les yeux. Jean-Pierre a raison. Mais comment refuser à son propre enfant ?
Je repense à son enfance. Thomas était un garçon doux mais fragile. Dès qu’il tombait, je courais le consoler. À l’école, je faisais ses devoirs avec lui. Quand il a raté son permis la première fois, je lui ai payé des heures supplémentaires. Je voulais qu’il ait tout ce que je n’ai pas eu.
Mais aujourd’hui, je me demande si je ne l’ai pas trop protégé.
Le soir même, je reçois un message de ma belle-fille, Camille :
« Bonjour Françoise. Je sais que Thomas vous a demandé de l’aide… Je voulais juste vous dire que ça devient difficile pour nous aussi. Il ne m’en parle pas toujours mais je sens qu’il est perdu. »
Je sens une boule se former dans ma gorge. Camille est une femme forte, elle travaille à mi-temps dans une crèche et gère tout à la maison. Je culpabilise de la mettre dans cette situation.
Le lendemain, j’appelle Thomas. Cette fois, je veux comprendre.
— Thomas, pourquoi tu n’arrives pas à t’en sortir ? Tu as un travail, Camille aussi…
— Maman… Les factures, le loyer… Et puis les enfants veulent faire du sport, il y a toujours quelque chose qui tombe…
— Mais tu ne peux pas continuer comme ça toute ta vie !
Il se met à pleurer. Mon cœur se serre.
— J’ai l’impression d’être nul… J’ai jamais su gérer l’argent… J’ai peur que Camille parte si ça continue…
Je reste silencieuse. Je voudrais le prendre dans mes bras comme quand il était petit. Mais il est adulte maintenant.
Le soir venu, Jean-Pierre et moi discutons longuement.
— On ne peut pas continuer à le sauver tout le temps, dit-il doucement. Il doit apprendre à se débrouiller.
— Mais s’il s’effondre ? Et les petits ?
— On sera là pour eux. Mais il faut qu’il comprenne que ce n’est plus notre rôle de tout porter.
Je passe une nuit blanche à ressasser tout cela. Le lendemain matin, je décide d’aller voir Thomas à Lyon.
Quand j’arrive chez eux, les enfants jouent dans le salon. Camille m’accueille avec un sourire fatigué.
— Merci d’être venue, Françoise.
Thomas arrive, les yeux rougis.
— Maman…
Je m’assieds face à lui.
— Thomas, il faut qu’on parle sérieusement. Tu es père de famille maintenant. Tu dois apprendre à gérer tes finances. On ne pourra pas toujours être là pour t’aider.
Il baisse la tête.
— J’ai honte…
— Ce n’est pas une question de honte. C’est une question de responsabilité.
Camille intervient :
— On pourrait voir un conseiller bancaire ensemble ? Peut-être qu’on pourrait faire un budget…
Thomas acquiesce timidement.
Je sens que c’est un premier pas. Mais au fond de moi, la peur persiste : et s’il n’y arrivait jamais ? Et si j’avais brisé quelque chose en voulant trop bien faire ?
En rentrant chez moi ce soir-là, je regarde les photos de famille accrochées au mur. Je revois le petit garçon rieur qu’il était… et l’homme perdu qu’il est devenu.
Ai-je trop aimé mon fils ? Ou bien n’ai-je pas su lui donner les armes pour affronter la vie ? Jusqu’où doit-on aller par amour pour ses enfants ? Et vous… auriez-vous su dire non ?