Entre les murs de la patience : un cri dans la nuit

« Pourquoi ta fille hurle-t-elle comme ça ? » La voix d’Élisabeth claque dans la cuisine, sèche comme une gifle. Je serre Camille contre moi, sa petite tête brûlante nichée dans mon cou. Elle pleure depuis l’aube, chaque sanglot résonnant dans l’appartement comme une alarme. Je n’ai pas dormi plus de deux heures cette nuit.

« Elle est malade, Élisabeth… Je fais ce que je peux. » Ma voix tremble, fatiguée, mais je tente de rester polie.

Élisabeth soupire bruyamment, les bras croisés sur son tablier fleuri. « Je n’en peux plus, Lucie ! Fais-la taire, ma tête va exploser ! »

Je sens la colère monter en moi, mêlée à une honte sourde. Je voudrais crier aussi, mais je ravale mes larmes. Depuis que mon mari, Antoine, est parti travailler ce matin, je suis seule face à cette tempête : Camille malade et inconsolable, Élisabeth qui s’impatiente et me juge du regard.

Camille tousse violemment. Je la berce, je lui murmure des mots doux. Rien n’y fait. J’ai déjà donné le Doliprane, pris sa température, posé un gant frais sur son front. Mais elle refuse de dormir, de manger. Son petit corps tremble de fièvre et d’épuisement.

Élisabeth s’approche, son visage fermé. « À ton âge, tu devrais savoir gérer un enfant malade. Quand Antoine était petit, il ne pleurait jamais comme ça. » Sa voix est dure, tranchante.

Je serre les dents. « Chaque enfant est différent… Et puis, c’est la première fois que Camille tombe aussi malade. »

Elle lève les yeux au ciel. « Tu dramatises toujours tout. Si tu étais moins stressée, elle le serait aussi ! »

Je voudrais disparaître. Je me sens seule, jugée, coupable de ne pas être une mère parfaite. Je pense à appeler Antoine mais il est en réunion toute la journée. Je n’ai personne d’autre à qui demander de l’aide.

Camille hurle à nouveau, un cri aigu qui me transperce le cœur. Élisabeth claque la porte du salon derrière elle : « Je vais chez la voisine ! Préviens-moi quand elle aura fini sa crise ! »

Je reste là, debout au milieu de la cuisine, ma fille dans les bras et le silence brutal après le claquement de la porte. Je m’effondre sur une chaise, les larmes coulant enfin sur mes joues.

« Chut… maman est là… » Je caresse les cheveux de Camille, je lui chante une berceuse que ma propre mère me chantait autrefois. J’aurais tant aimé qu’elle soit là aujourd’hui… Mais elle habite à Lyon et moi à Nantes ; elle ne peut pas venir d’un claquement de doigts.

Le temps s’étire. Je tente de nourrir Camille avec un peu de compote ; elle refuse en tournant la tête. Je vérifie encore sa température : 39,2°C. Dois-je appeler le médecin ? Est-ce que j’exagère ? Est-ce que je suis une mauvaise mère ?

Le téléphone sonne soudain : c’est Antoine.

— Ça va ?
— Non… Camille ne va pas mieux et ta mère…
— Elle t’a encore fait des remarques ?
— Elle est partie chez la voisine parce qu’elle ne supporte plus les pleurs.
— Je rentre dès que possible.

Je raccroche en retenant un sanglot. Je me sens coupable d’avoir besoin d’Antoine alors qu’il travaille dur pour nous tous.

Une heure passe encore. Élisabeth revient enfin :

« Alors ? Elle a fini ? » Sa voix est moins dure mais toujours distante.

« Non… Elle a encore de la fièvre… Je pense appeler le médecin. »

Élisabeth soupire mais ne dit rien de plus. Elle s’assoit dans le salon et allume la télévision à un volume trop fort.

J’appelle le cabinet médical ; la secrétaire me dit qu’il n’y a plus de place aujourd’hui mais qu’un médecin peut passer ce soir en visite à domicile.

J’attends Antoine comme on attend la pluie après une longue sécheresse.

Quand il rentre enfin, il embrasse Camille puis me prend dans ses bras :

« Tu as tenu toute la journée… Tu es formidable. »

Je fonds en larmes contre son épaule.

Le médecin arrive vers 20h ; il ausculte Camille et me rassure : « C’est une grosse angine virale, il faut du repos et beaucoup d’amour. Vous faites tout ce qu’il faut, madame. »

Élisabeth ne dit rien mais je vois dans ses yeux un éclair de regret ou peut-être de compréhension fugace.

Cette nuit-là, alors que Camille dort enfin paisiblement contre moi, je repense à cette journée : à la solitude des jeunes mères, au manque d’empathie parfois entre générations, à la fatigue qui rend tout plus dur.

Pourquoi est-ce si difficile d’être comprise par ceux qui devraient nous soutenir ? Pourquoi juge-t-on si vite les mères épuisées ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà ressenti cette solitude au cœur même de votre famille ?