Entre deux assiettes : le goût amer de l’injustice

— Tu as encore mis trop d’ail, Sophie. Et les pâtes sont trop cuites.

La voix de Paul résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la cuillère en bois dans ma main, les jointures blanchies par la tension. J’ai passé une heure à préparer ce dîner, pensant naïvement que ce soir, peut-être, il apprécierait. Mais non. Encore une fois, il trouve à redire. Je me retiens de répondre, de peur que la dispute n’éclate devant nos enfants, qui baissent déjà les yeux sur leurs assiettes.

Je me demande souvent à quel moment tout cela a commencé. Avant, Paul n’était pas comme ça. Il riait de mes ratés culinaires, m’embrassait sur le front en disant que l’amour était le meilleur des assaisonnements. Mais depuis quelques années, chaque repas est devenu un terrain miné. Un soupçon de sel en trop, une sauce pas assez onctueuse, et c’est la remarque cinglante qui tombe. Je me sens jugée, rabaissée, comme si je n’étais jamais à la hauteur.

Pourtant, il y a une chose qui me ronge plus que tout : chez sa mère, Paul mange tout. Absolument tout. Même les plats que je sais qu’il n’aime pas — la blanquette de veau trop grasse, les haricots verts filandreux — il les avale sans broncher, allant même jusqu’à se resservir. Je l’observe en silence pendant ces repas familiaux du dimanche à Saint-Maur, assise à côté de lui à la grande table en bois ciré. Sa mère, Monique, trône au bout, fière de ses recettes transmises de génération en génération.

— Tu vois Sophie, c’est simple la cuisine ! Il suffit d’y mettre du cœur !

Je souris poliment, mais à l’intérieur, je bouillonne. Pourquoi Paul ne critique-t-il jamais sa mère ? Pourquoi ses plats à elle sont-ils toujours parfaits ? Est-ce moi qui ne sais pas cuisiner ? Ou bien est-ce une question d’amour filial que je ne pourrai jamais égaler ?

Un soir, après un énième dîner gâché par ses critiques, je craque. Les enfants sont couchés. Je me plante devant lui dans le salon.

— Paul, pourquoi tu ne fais jamais de remarques à ta mère ? Pourquoi tu m’humilies devant les enfants alors que chez elle tu manges tout sans rien dire ?

Il lève les yeux de son téléphone, surpris par ma colère.

— Ce n’est pas pareil… Chez maman, c’est différent. Elle cuisine comme quand j’étais petit. Et puis toi… tu pourrais faire un effort pour apprendre ses recettes.

Je sens mes yeux s’emplir de larmes. Je voudrais hurler que j’ai essayé, que j’ai même demandé à Monique de m’apprendre ses fameux gratins dauphinois et son pot-au-feu. Mais rien n’y fait : le goût n’est jamais le même pour Paul.

Les jours passent et la tension s’installe. Je commence à redouter l’heure des repas. Je cuisine machinalement, sans envie. Les enfants sentent bien que quelque chose ne va pas ; ils picorent sans appétit et se réfugient vite dans leur chambre après le dîner.

Un samedi matin, alors que je fais les courses au marché de la place d’Aligre, je croise Claire, ma voisine du dessus. Elle me trouve fatiguée.

— Tu sais Sophie, chez nous aussi c’était comme ça… Mon mari ne jurait que par la cuisine de sa mère. Jusqu’au jour où j’ai arrêté de vouloir lui plaire à table. J’ai cuisiné pour moi et pour les enfants. Il a fini par comprendre qu’il devait faire un effort aussi.

Ses mots résonnent en moi toute la journée. Et si je cessais de courir après l’approbation de Paul ? Si je cuisinais pour moi, pour mes enfants ?

Le soir venu, je prépare un plat que j’aime : une tarte aux poireaux et au chèvre. Paul rentre tard et s’installe à table sans un mot.

— Ce n’est pas ce qu’on mange d’habitude…

— Non, mais moi j’aime ça. Et les enfants aussi.

Il fronce les sourcils mais ne dit rien. Les enfants se resservent même une part. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens légère.

Les semaines suivantes, je continue sur cette lancée. Je varie les menus selon mes envies et celles des enfants. Paul râle parfois mais moins fort, moins souvent. Un soir, il rentre avec une bouteille de vin et propose de cuisiner avec moi.

— Tu veux qu’on essaie ensemble la recette du gratin de maman ?

Je le regarde longuement avant d’accepter. Peut-être qu’il a compris quelque chose lui aussi : que la cuisine n’est pas seulement une affaire de goût ou de tradition, mais surtout d’amour et de respect partagé.

Aujourd’hui encore, il y a des soirs où Paul fait la moue devant mon assiette. Mais je ne laisse plus ses critiques m’atteindre comme avant. J’ai compris que le problème ne venait pas seulement de moi ou de lui, mais de ce que nous étions devenus ensemble : deux étrangers qui se jugeaient au lieu de s’écouter.

Est-ce que d’autres femmes vivent la même chose ? Est-ce qu’on doit toujours se plier aux attentes familiales pour être aimée ? Ou bien est-il temps d’imposer nos propres saveurs dans la vie de couple ?