Cinq mois sous le même toit : mon beau-père, notre couple et moi
— Tu comptes vraiment laisser ton père s’installer ici ? Tu sais qu’on n’a que deux pièces, Julien !
Ma voix tremblait, oscillant entre la colère et la panique. Julien, assis sur le bord du lit défait, évitait mon regard. Il triturait nerveusement la manche de son pull, ce geste qu’il faisait toujours quand il se sentait coupable.
— Il n’a nulle part où aller, Lucie. C’est temporaire… Deux ou trois semaines, le temps qu’il se retourne.
Mais je savais déjà que ce « temporaire » s’étirerait comme une mauvaise chanson. Le lendemain, à huit heures précises, la sonnette a retenti. J’ai ouvert la porte sur Gérard, valise à la main, visage fermé. Il a à peine esquissé un sourire avant de traverser le salon pour s’installer sur le canapé-lit.
Dès le premier soir, la tension s’est installée. Gérard ne parlait presque pas, mais sa présence emplissait tout l’espace. Il allumait la télévision dès l’aube, réglée sur un volume assourdissant. Il râlait sur la façon dont je rangeais la vaisselle ou sur le manque de sel dans mes plats. Julien tentait de temporiser, mais je voyais bien qu’il était pris en étau entre nous deux.
Les jours ont filé, lourds et gris. Je me surprenais à rentrer tard du travail, traînant dans les rues de Lyon pour retarder le moment de rentrer chez moi. Un soir, alors que je franchissais la porte, j’ai entendu Gérard murmurer à Julien :
— Ta femme est froide comme une porte de prison. Tu méritais mieux.
J’ai claqué la porte derrière moi. Julien a sursauté, mais n’a rien dit. Cette nuit-là, nous avons dormi dos à dos, séparés par un gouffre d’incompréhension.
Au fil des semaines, les disputes se sont multipliées. Gérard critiquait tout : ma façon d’élever notre fils Paul (qui passait ses week-ends chez ses grands-parents maternels pour fuir l’ambiance), ma cuisine, même mon rire trop bruyant. Un soir de novembre, alors que je préparais un gratin dauphinois, il a lancé :
— Dans ma famille, on ne met jamais autant de crème. C’est lourd, indigeste…
J’ai posé le plat sur la table avec fracas.
— Si ça ne te plaît pas, tu peux toujours cuisiner toi-même !
Julien a tenté de calmer le jeu :
— Lucie…
Mais j’ai explosé :
— Non ! Je n’en peux plus ! Ce n’est plus chez moi ici !
Gérard s’est levé sans un mot et a quitté la pièce. Julien m’a regardée avec des yeux fatigués.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? C’est mon père…
— Et moi ? Je compte pour du beurre ?
Le silence s’est abattu sur nous comme une chape de plomb.
Les semaines suivantes ont été un enchaînement de silences pesants et de petites vengeances mesquines : Gérard cachait mes tasses préférées, je déplaçais ses journaux pour les énerver tous les deux. Paul ne voulait plus rentrer à la maison ; il disait qu’il avait « mal au ventre » chaque dimanche soir.
Un matin de décembre, alors que je me préparais pour aller travailler, Gérard est entré dans la salle de bain sans frapper. J’étais en peignoir, les cheveux mouillés.
— Il faut vraiment qu’on parle des horaires d’utilisation de la salle de bain. Je ne peux pas vivre comme ça.
J’ai senti les larmes monter. J’ai claqué la porte au nez de Gérard et me suis effondrée sur le carrelage froid.
Ce soir-là, j’ai supplié Julien :
— Il faut qu’il parte. Je t’en prie… Je ne dors plus, je ne mange plus… On va droit dans le mur.
Julien a baissé les yeux.
— Je sais… Mais il n’a personne d’autre.
J’ai éclaté en sanglots. Pour la première fois depuis des mois, Julien m’a prise dans ses bras. Nous avons parlé toute la nuit : de nos peurs, de nos rancœurs, de notre amour mis à mal par cette cohabitation forcée.
Quelques jours plus tard, Gérard a reçu une proposition pour un logement social en périphérie lyonnaise. Le jour de son départ, il n’a pas dit un mot. Il a juste serré la main de Julien et m’a lancé un regard dur avant de claquer la porte derrière lui.
Le silence qui a suivi son départ m’a semblé irréel. J’ai pleuré longtemps, pas seulement de soulagement mais aussi de tristesse pour tout ce qui avait été brisé entre nous trois.
Aujourd’hui encore, je me demande : comment fait-on pour recoller les morceaux après une telle tempête ? Peut-on vraiment pardonner ce qui a été dit ou fait sous la pression ? Et vous… auriez-vous accepté d’accueillir votre beau-père chez vous ?