Assez ! Ma maison n’est pas une auberge : chronique d’une famille envahissante
— Marielle, tu peux me passer une serviette propre ?
Je sursaute. Il est à peine huit heures du matin et déjà la voix de ma cousine Élodie résonne dans l’appartement. Je traverse le couloir, pieds nus, évitant les valises qui jonchent le sol. Dans la cuisine, mon frère Luc discute bruyamment au téléphone, tandis que sa fille Zoé renverse du jus d’orange sur la table. Mon mari, François, s’est réfugié sur le balcon avec son café, les yeux perdus dans la grisaille parisienne.
Je prends une grande inspiration. Depuis combien de temps n’avons-nous pas été seuls chez nous ? J’essaie de me souvenir du dernier week-end sans invités, sans matelas gonflable dans le salon, sans files d’attente devant la salle de bain. Mais tout se brouille : anniversaires, vacances scolaires, cousinades improvisées… Chez nous, c’est devenu la règle. « Marielle, elle ne dit jamais non ! »
Ce matin-là, alors que je ramasse les serviettes sales et que je tente de sourire à Élodie, je sens une boule dans ma gorge. Je me surprends à envier mes voisins du dessus, les Dubois, qui ne reçoivent jamais personne. Leur appartement est silencieux, ordonné. Le nôtre ressemble à une auberge de jeunesse un lendemain de fête.
— Tu sais, Marielle, tu devrais être contente d’avoir une famille aussi soudée ! me lance ma mère au téléphone quand j’ose lui confier ma fatigue.
Soudée ? Ou envahissante ?
Le soir même, alors que tout le monde s’installe devant un vieux film, je m’éclipse dans la chambre. François me rejoint.
— Tu vas tenir encore longtemps comme ça ?
Je baisse les yeux. Il a raison. Mais comment dire non ? Comment refuser l’hospitalité à ceux qu’on aime ? En France, la famille c’est sacré. On ne laisse pas un cousin dormir à l’hôtel !
Pourtant, ce soir-là, je sens que quelque chose a changé. Je ne dors pas. Je repense à toutes ces fois où j’ai annulé un dîner avec des amis parce que « la famille passe avant tout ». À toutes ces fois où j’ai souri en servant le petit-déjeuner alors que je rêvais juste d’un moment de calme.
Le lendemain matin, alors qu’Élodie me demande si elle peut rester « juste une nuit de plus », je sens la colère monter.
— Non, Élodie. Ce n’est plus possible.
Elle me regarde, interloquée.
— Mais… tu as toujours dit oui !
— Justement. J’ai trop dit oui. J’ai besoin de retrouver ma maison. De retrouver ma vie.
Un silence gênant s’installe. Luc lève les yeux de son portable.
— Tu exagères, Marielle. On ne va pas rester toute l’année non plus !
Je sens mes mains trembler.
— Peut-être pas toute l’année… mais assez pour que je ne me sente plus chez moi.
François pose une main sur mon épaule. Pour la première fois depuis longtemps, je sens qu’il est avec moi.
La discussion tourne vite au règlement de comptes. Ma mère m’appelle en pleurs :
— Tu veux nous chasser ? Après tout ce qu’on a fait pour toi !
Je tente d’expliquer :
— Ce n’est pas contre vous… J’ai juste besoin d’espace.
Mais rien n’y fait. Les reproches fusent : égoïste, ingrate…
Les jours suivants sont tendus. Élodie part en claquant la porte. Luc ne décroche plus au téléphone. Même Zoé me lance un regard noir en quittant l’appartement.
Je pleure beaucoup. Je doute. Ai-je eu raison ? En France, on ne parle pas assez des limites familiales. On glorifie la solidarité mais on oublie ceux qui s’épuisent à force de tout donner.
Petit à petit, le calme revient dans l’appartement. Le salon retrouve son odeur de café et de livres ouverts. François et moi redécouvrons le plaisir d’un dimanche matin silencieux.
Un soir, ma mère m’envoie un message :
« Tu as grandi… Peut-être que moi aussi je dois apprendre à te laisser vivre ta vie. »
Je souris à travers mes larmes.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter. Mais je sais que j’ai fait ce qu’il fallait.
Est-ce vraiment égoïste de vouloir protéger son espace ? Où commence la solidarité familiale et où finit-elle ? Et vous, jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour préserver votre foyer ?