Une seule pièce, quatre générations : mon combat pour la dignité
— Mamy, j’ai faim…
La voix fluette de Lila résonne dans la pièce, couvrant à peine le bruit du périphérique qui gronde derrière la fenêtre. Je serre les dents. Il est à peine dix-sept heures, et déjà, je ne sais pas comment je vais faire pour le dîner. Je fouille dans le placard : un paquet de pâtes entamé, une boîte de sardines, deux pommes ridées. Je soupire. Encore une fois, il va falloir inventer.
Je m’appelle Françoise. J’ai 62 ans. Et je vis dans un studio de 25 mètres carrés à Saint-Denis avec mes trois petits-enfants. Bientôt quatre. La honte me serre la gorge chaque matin quand je me réveille sur ce vieux canapé-lit, entourée de matelas posés à même le sol. Les enfants dorment serrés les uns contre les autres, et moi, je me demande comment on a pu en arriver là.
Tout a commencé il y a cinq ans. Mon fils Julien venait d’avoir 22 ans. Il terminait sa licence d’histoire à Paris 8. Un garçon brillant, doux, un peu rêveur. Il avait rencontré Camille au café du campus. Elle était jolie, pleine de vie, mais paumée. Quand elle est tombée enceinte, tout s’est emballé.
— Maman… Camille attend un bébé.
Je me souviens encore de son visage ce soir-là. Il était pâle, les yeux rougis par l’angoisse. J’ai cru que mon cœur allait lâcher. J’ai crié, pleuré, supplié qu’ils réfléchissent. Mais Camille voulait garder l’enfant. Julien n’a pas eu le courage de s’opposer.
Leur couple n’a pas tenu trois mois après la naissance de Lila. Camille est partie sans prévenir, laissant la petite sur le palier avec un sac à langer et un mot griffonné : « Je ne peux plus ». Julien s’est effondré. Il a essayé de continuer ses études, mais il n’y arrivait plus. Moi, j’ai pris Lila dans mes bras et j’ai fait ce que toutes les mères font : j’ai serré les dents et j’ai avancé.
Au début, je pensais que ce serait temporaire. Que Camille reviendrait. Que Julien se reprendrait. Mais la vie n’est pas un conte de fées. Julien a enchaîné les petits boulots : serveur, livreur Uber Eats, manutentionnaire chez Carrefour. Il rentrait tard, épuisé, parfois ivre. Lila grandissait sans sa mère, avec un père absent et une grand-mère qui se battait pour payer le loyer.
Puis il y a eu Mathis. Une autre histoire d’amour bancale avec une fille du quartier, Amélie. Elle aussi est partie après quelques mois, laissant le bébé derrière elle. Et puis Chloé est arrivée deux ans plus tard, même scénario.
Aujourd’hui, j’élève seule trois enfants qui ne sont pas les miens. Julien vit encore ici parfois, mais il disparaît souvent pendant des semaines. Je ne sais même pas où il dort.
— Mamy, pourquoi papa il vient pas ?
Lila me regarde avec ses grands yeux tristes. Que répondre ? Que son père est trop lâche ? Trop perdu ? Je me contente d’un mensonge doux :
— Il travaille beaucoup ma chérie… Il pense à toi très fort.
La vérité, c’est que je suis en colère contre lui. Contre moi aussi. J’ai raté quelque chose dans son éducation ? Est-ce ma faute s’il fuit ses responsabilités ?
Les services sociaux sont passés plusieurs fois. Ils ont menacé de placer les enfants si la situation ne s’améliorait pas. J’ai supplié qu’on me laisse une chance. J’ai accepté tous les petits boulots qu’on voulait bien me donner : ménage chez des particuliers, repassage, aide à domicile pour des personnes âgées plus vieilles que moi encore.
Mais rien n’y fait : le RSA ne suffit pas à payer un appartement plus grand. La CAF traîne pour traiter mon dossier de demande HLM depuis trois ans. On m’a proposé un foyer d’accueil mère-enfant… mais je ne suis ni mère ni enfant.
Parfois, je croise des voisins dans l’escalier qui me regardent avec pitié ou mépris. « Encore une famille à problèmes », pensent-ils sûrement.
Un soir d’hiver, alors que je berce Chloé qui pleure sans raison apparente, Julien débarque sans prévenir.
— Maman… Amélie est enceinte de nouveau.
Je sens mes jambes flancher.
— Tu te fous de moi ? Tu n’as rien appris ? Tu crois qu’on va continuer comme ça jusqu’à quand ?
Il baisse la tête comme un gamin pris en faute.
— Je suis désolé… Je sais pas quoi faire…
Je hurle alors toute ma colère accumulée :
— Mais tu vas grandir un jour ?! Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’en peux encore ?!
Les enfants se mettent à pleurer tous ensemble. Je me sens monstrueuse d’avoir crié devant eux. Mais c’est trop lourd pour mes épaules fatiguées.
Julien s’effondre sur une chaise et pleure à son tour.
— J’ai jamais voulu ça…
Le silence retombe sur la pièce minuscule où nous étouffons tous ensemble.
Les jours passent et se ressemblent : école pour Lila et Mathis (heureusement qu’il y a la cantine), crèche pour Chloé quand il y a de la place, courses au Lidl avec les bons alimentaires du Secours Populaire, lessive dans la baignoire parce que la laverie coûte trop cher.
Parfois je rêve d’une vraie maison avec des chambres pour chacun, une table où on pourrait tous manger ensemble sans se gêner les coudes. Parfois je rêve juste d’une nuit entière sans être réveillée par des cauchemars ou des pleurs.
Mais ce qui me fait le plus mal, c’est le regard des autres parents à la sortie de l’école. Ceux qui détournent les yeux ou murmurent dans mon dos : « Tu as vu comme ils sont habillés ? » « Elle pourrait faire un effort… »
Ils ne savent rien de nos nuits blanches ni de mes sacrifices silencieux.
Un matin, alors que je dépose Lila devant l’école, une maman s’approche timidement.
— Bonjour… Je voulais vous dire… Lila est une petite fille formidable. Elle parle souvent de vous en classe… Vous êtes très courageuse.
Je sens les larmes monter mais je souris faiblement.
— Merci… C’est gentil…
Ce soir-là, je regarde mes petits-enfants dormir serrés contre moi et je me dis que malgré tout, ils sont ma force et ma raison de tenir debout.
Mais parfois je me demande : jusqu’à quand pourrai-je tenir ? Est-ce normal qu’une grand-mère doive tout sacrifier parce que son fils refuse de devenir adulte ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?