Un nouveau départ : L’histoire de Gaspard, perdu dans la tempête familiale
« Tu n’es pas mon fils ! » La voix de Madame Lefèvre résonne encore dans le couloir froid du foyer. Je serre les poings, le cœur battant à tout rompre. Je voudrais hurler, mais aucun son ne sort. Depuis que je suis arrivé ici, à la Maison des Peupliers, il y a trois ans, j’ai appris à me taire. À encaisser. À attendre que l’orage passe.
Je m’appelle Gaspard. J’ai seize ans et je vis dans un foyer d’accueil à Tours. Ma mère biologique m’a confié aux services sociaux quand j’avais huit ans, après des années de disputes et de promesses non tenues. Mon père ? Je ne l’ai jamais connu. Les éducateurs disent que je suis « résilient », mais parfois, je me demande si ce n’est pas juste une façon polie de dire que je suis cassé.
Ce soir-là, tout a basculé. J’étais assis sur mon lit, les écouteurs vissés sur les oreilles, quand Arthur, mon camarade de chambre, a débarqué :
— Gaspard, y’a une famille qui veut te rencontrer demain.
J’ai cru à une blague. Encore une ? Combien de fois avais-je déjà vu ces couples bien habillés, sourire figé, qui repartaient en secouant la tête ? Mais Arthur insistait :
— Cette fois, ils ont demandé que toi.
La nuit a été longue. J’ai repensé à toutes ces rencontres ratées, à chaque fois où l’on m’a dit que je n’étais « pas prêt », « trop en colère », « difficile à gérer ». J’ai pensé à ma mère aussi, à son parfum de lavande et à ses crises de larmes. Est-ce qu’elle pense encore à moi ?
Le lendemain matin, j’ai enfilé ma chemise propre et j’ai descendu les escaliers du foyer, le ventre noué. Dans le salon d’accueil, ils étaient là : un couple d’une quarantaine d’années, mains jointes sur les genoux. Elle s’appelait Claire, lui Antoine. Ils m’ont souri, mais j’ai vu l’inquiétude dans leurs yeux.
— Bonjour Gaspard, a dit Claire d’une voix douce. On est très heureux de te rencontrer.
J’ai haussé les épaules. Je n’avais plus envie d’y croire.
La rencontre a duré une heure. Ils m’ont parlé de leur maison à la campagne, près d’Amboise, des balades en forêt, du chien qu’ils venaient d’adopter. J’écoutais sans vraiment entendre. À la fin, Claire m’a tendu une photo : eux deux devant une vieille maison en pierre.
— On aimerait t’inviter chez nous ce week-end. Juste pour voir si tu t’y sens bien.
J’ai accepté sans conviction. Qu’avais-je à perdre ?
Le samedi matin, Antoine est venu me chercher en voiture. Le trajet a été silencieux ; je regardais défiler les champs par la fenêtre. Arrivés devant la maison, j’ai senti une boule dans ma gorge. C’était beau, trop beau pour moi.
Le week-end s’est passé comme dans un rêve étrange. Claire m’a appris à faire un gâteau au chocolat ; Antoine m’a montré comment réparer un vélo. Le soir, on a regardé un film tous ensemble. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai ri.
Mais le dimanche soir, tout s’est effondré. Au moment de repartir au foyer, j’ai entendu Claire et Antoine se disputer dans la cuisine :
— Tu crois vraiment qu’on est prêts ? Il a l’air tellement fermé…
— Il a juste besoin de temps !
— Et si on n’y arrive pas ?
Je me suis senti de trop, comme toujours. Dans la voiture du retour, Antoine a tenté de me rassurer :
— Tu sais Gaspard, c’est normal d’avoir peur. Nous aussi on doute parfois.
Je n’ai rien répondu.
Les semaines suivantes ont été un tourbillon d’émotions. Claire et Antoine sont revenus me voir plusieurs fois au foyer. Parfois ils étaient joyeux, parfois fatigués. Un soir, alors que je venais de raccrocher avec ma mère biologique — elle avait oublié mon anniversaire — j’ai craqué devant Claire :
— Pourquoi vous voulez de moi ? Je ne suis pas facile… Vous allez finir par partir comme les autres.
Elle m’a pris dans ses bras sans rien dire. J’ai pleuré longtemps contre son épaule.
Peu à peu, j’ai commencé à leur faire confiance. Mais tout n’était pas simple : Antoine travaillait beaucoup et rentrait tard ; Claire était souvent stressée par les démarches administratives pour l’adoption. Un soir d’hiver, alors qu’on dînait tous ensemble, Antoine a explosé :
— Je n’en peux plus de ces papiers ! On dirait qu’on doit prouver chaque jour qu’on est dignes d’être une famille !
Claire a fondu en larmes. Moi aussi.
Il y avait aussi les voisins du village qui chuchotaient :
— C’est le gamin du foyer… Tu crois qu’il va s’intégrer ?
J’avais envie de disparaître.
Mais il y avait des moments lumineux : les balades en forêt avec le chien qui courait devant nous ; les soirées crêpes où on se disputait pour la dernière ; les fous rires quand Antoine essayait de danser le rock.
Un jour, alors que je rentrais du lycée avec une mauvaise note en maths et le moral dans les chaussettes, Claire m’a attendu sur le perron :
— Tu sais Gaspard… On ne t’aime pas pour tes notes ou parce que tu es parfait. On t’aime parce que tu es toi.
J’ai eu du mal à la croire au début. Mais petit à petit, j’ai compris que c’était vrai.
L’adoption a été officialisée un matin de printemps au tribunal de Tours. Quand le juge a prononcé mon nom de famille — Lefèvre — j’ai senti quelque chose se briser en moi… ou peut-être se réparer.
Aujourd’hui encore, il y a des disputes et des moments où je doute. Mais j’ai appris qu’une famille parfaite n’existe pas ; il y a juste des gens qui essaient ensemble d’avancer malgré les tempêtes.
Parfois je me demande : Combien d’enfants comme moi attendent encore qu’on leur tende la main ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?