Un appel qui a tout bouleversé : Quand le passé frappe à la porte
— Allô ? C’est bien Mademoiselle Lefèvre ?
La voix tremblante de l’infirmière résonne encore dans ma tête. Il est 22h13, je viens à peine de rentrer de mon service à l’hôpital de Nantes. Je n’ai pas eu le temps d’enlever mon manteau, ni même de poser mon sac. « Votre père, Jean Lefèvre, a été admis en urgence. Il a fait un AVC. Vous êtes la seule personne à contacter. »
Mon cœur rate un battement. Mon père… Ce mot me brûle la gorge. Dix ans sans nouvelles, dix ans de silence, de colère, de questions sans réponses. Dix ans à essayer d’oublier ce soir où il a claqué la porte, où il a choisi une autre vie, loin de maman, loin de moi. Et voilà qu’on m’appelle, moi, pour décider de son sort.
Je m’assois sur le carrelage froid de la cuisine. Les souvenirs affluent, violents. Les cris dans le salon, les assiettes qui volent, maman qui pleure en silence derrière la porte de la salle de bain. Et moi, petite fille perdue, qui serre fort son ours en peluche pour ne pas entendre.
— Vous m’entendez ?
Je sursaute. L’infirmière attend une réponse. Je bredouille un « Oui… j’arrive », sans vraiment savoir pourquoi. Pourquoi irais-je voir cet homme qui m’a abandonnée ? Pourquoi devrais-je être celle qui décide s’il doit vivre ou mourir ?
Dans le taxi qui me conduit à l’hôpital, la ville défile sous la pluie battante. Les lampadaires dessinent des ombres sur les trottoirs déserts. Je pense à maman, à sa force tranquille, à ses sacrifices pour que je ne manque de rien. Elle n’a jamais dit du mal de lui. Elle disait juste : « Ton père est parti parce qu’il était perdu. » Mais moi, je n’ai jamais pardonné.
À l’accueil des urgences, une infirmière me tend une blouse jetable.
— Il est en réanimation. Vous pouvez entrer quelques minutes.
Je pousse la porte. Il est là, pâle, fragile, presque méconnaissable sous les machines et les tubes. Ce n’est plus le géant qui me portait sur ses épaules au parc de Procé. Ce n’est plus l’homme qui riait si fort en faisant griller des saucisses au camping de La Baule.
Je m’assois près du lit. Je voudrais lui crier ma colère, lui dire tout ce que j’ai gardé en moi pendant ces années : les anniversaires oubliés, les bulletins scolaires sans félicitations, les Noëls où sa chaise restait vide. Mais aucun mot ne sort. Juste un sanglot étouffé.
Soudain, il ouvre les yeux. Il me regarde, perdu.
— Camille… c’est toi ?
Sa voix est rauque, faible.
— Oui… c’est moi.
Un silence lourd s’installe.
— Je suis désolé…
Je détourne les yeux. Désolé ? Après tout ce temps ? Est-ce que ça suffit ?
Les jours suivants sont un mélange d’attente et d’angoisse. Je dors sur une chaise dans le couloir, je bois des cafés tièdes à la machine. Les médecins me parlent d’opérations, de séquelles possibles. On me demande si je veux qu’on tente tout pour le sauver.
Je me surprends à hésiter. Est-ce que je veux qu’il vive ? Est-ce que je veux avoir une deuxième chance avec lui ? Ou est-ce que je préfère qu’il parte avec tous ses secrets et ses regrets ?
Un soir, alors que je regarde la pluie tomber sur le parking vide, ma tante Hélène m’appelle.
— Camille, tu dois faire ce que tu sens juste pour toi. Mais sache que ton père t’aimait… Il était juste incapable de le montrer.
Je raccroche en larmes. Peut-on aimer quelqu’un et le blesser autant ? Peut-on réparer ce qui a été brisé ?
Le lendemain matin, je prends sa main dans la mienne.
— Papa… Si tu t’en sors, il va falloir qu’on parle. Que tu me dises pourquoi tu es parti. Que tu essaies de réparer…
Il serre faiblement mes doigts.
— Je veux essayer… Je te le promets.
Les semaines passent. Il récupère lentement. Je viens chaque jour, parfois pleine d’espoir, parfois envahie par la colère ou la tristesse. On parle peu au début : du temps qu’il fait dehors, des infirmières gentilles ou du foot à la télé. Mais peu à peu, il ose aborder le passé.
— Tu sais… J’étais jeune et lâche. J’avais peur de ne pas être à la hauteur… J’ai fui parce que j’avais honte de mes échecs.
Je l’écoute sans rien dire. J’apprends qu’il a vécu dans une petite chambre à Saint-Herblain, qu’il a eu des petits boulots minables et qu’il pensait chaque jour à moi sans jamais oser appeler.
Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes tapissent les trottoirs devant l’hôpital, il me demande :
— Tu crois qu’on peut recommencer ?
Je ne sais pas quoi répondre. Peut-on vraiment recommencer quand on a tant perdu ? Peut-on pardonner sans oublier ?
Aujourd’hui encore, je cherche des réponses. Je ne sais pas si je pourrai un jour lui pardonner complètement. Mais je sais que j’ai choisi d’essayer.
Est-ce que vous auriez fait comme moi ? Peut-on vraiment reconstruire une famille après tant d’années de silence et de douleur ?