Tout pour mon fils : Quand l’amour devient un fardeau

— Tu ne comprends donc pas, maman ? J’ai besoin que tu partes. L’entreprise… ce n’est plus ta place.

La voix de Guillaume résonne encore dans ma tête, froide, tranchante, étrangère. Je suis restée figée, incapable de répondre, alors qu’il me fixait avec cette dureté nouvelle dans le regard. Mon propre fils. Celui que j’ai élevé seule après le départ de son père, celui pour qui j’ai sacrifié mes nuits, mes rêves, ma jeunesse. Et voilà qu’il me chasse de la société que j’ai bâtie pour lui, pour nous.

Je me revois, vingt ans plus tôt, assise à la table de la cuisine de notre petit appartement à Lyon. Guillaume, alors adolescent, rentrait du lycée, le cartable jeté dans un coin. Il râlait contre ses profs, contre la vie, contre moi parfois. Mais il y avait toujours ce moment où il posait sa tête sur mon épaule et murmurait : « Merci maman ». C’était suffisant pour me donner la force de continuer.

J’ai tout fait pour lui offrir une vie meilleure. J’ai accepté des petits boulots : caissière à Carrefour, femme de ménage chez les voisins du troisième, secrétaire médicale à mi-temps. Chaque euro économisé était pour ses études, pour son avenir. Quand il a eu l’idée de lancer une petite entreprise d’impression 3D, j’ai vendu mes bijoux de famille pour acheter la première machine. Nous avons commencé dans le salon, entre les piles de factures et les manuels scolaires.

Les années ont passé. L’entreprise a grandi. Nous avons embauché des amis, puis des inconnus. J’étais fière de lui, de nous. Mais quelque chose a changé. Plus l’entreprise prospérait, plus Guillaume s’éloignait. Il ne me consultait plus pour les décisions importantes. Il soupirait quand je proposais une idée. Il me disait : « Laisse-moi gérer, maman. Tu ne comprends pas le marché d’aujourd’hui. »

Le jour où il m’a convoquée dans son bureau — mon ancien bureau — j’ai su que rien ne serait plus jamais comme avant.

— Tu es fatiguée, maman. Tu as fait assez. Va profiter de ta retraite.

Retraite ? À 54 ans ? Je n’avais jamais pensé à moi en dehors du travail ou de mon rôle de mère. Je n’avais pas d’amis proches ; mes sœurs vivent loin, et nos relations se sont distendues avec le temps. Mon monde tournait autour de Guillaume.

Je suis rentrée chez moi ce soir-là avec un carton sous le bras : quelques dossiers, une photo de nous deux lors de l’inauguration du nouvel atelier à Villeurbanne, un mug ébréché offert par Guillaume pour la fête des mères.

Les jours suivants ont été un supplice. Je tournais en rond dans mon petit appartement du 7e arrondissement. Les voisins me saluaient poliment sans savoir que je venais de perdre bien plus qu’un emploi : j’avais perdu ma raison d’être.

J’ai tenté d’appeler Guillaume. Il ne répondait pas. J’ai envoyé des messages : « Tu veux dîner ce soir ? », « J’ai fait ton plat préféré… » Silence radio.

Un soir, j’ai croisé Claire, une ancienne collègue devenue amie malgré nos différences d’âge.

— Tu dois penser à toi maintenant, Hélène. Tu as tout donné à ton fils…

Mais comment penser à moi quand chaque objet autour de moi me rappelle lui ? Le vieux pull qu’il portait au collège, les dessins qu’il m’offrait pour la fête des mères…

J’ai commencé à écrire des lettres à Guillaume que je n’enverrai jamais. Des lettres où je lui raconte mes peurs, ma solitude, mon incompréhension.

« Mon chéri,
Je ne sais pas où j’ai échoué. Peut-être t’ai-je trop protégé ? Peut-être ai-je oublié de te laisser grandir sans moi ? Je t’aime plus que tout mais aujourd’hui je ne sais plus comment t’aimer sans me perdre moi-même… »

Parfois je me surprends à parler seule dans l’appartement silencieux.

— Tu te souviens quand tu es tombé du vélo devant l’école ? Je t’ai porté jusqu’à la maison… Tu pleurais mais tu voulais faire le grand…

Je ris jaune en repensant à ces souvenirs qui me déchirent autant qu’ils me réchauffent.

Un matin, j’ai reçu une lettre recommandée : convocation au tribunal pour officialiser mon départ du conseil d’administration. Guillaume avait tout prévu. Je n’étais plus rien dans l’entreprise que j’avais aidé à construire pierre par pierre.

J’ai voulu appeler ma sœur Anne à Bordeaux mais je n’ai pas eu le courage d’expliquer ma honte. J’ai préféré écrire dans mon carnet :

« À quel moment l’amour maternel devient-il un fardeau ? Où s’arrête le sacrifice et où commence l’oubli de soi ? »

Les semaines passent et la solitude devient une compagne fidèle. Je regarde les familles heureuses dans le parc Blandan en bas de chez moi et je me demande si elles connaissent la peur du vide quand les enfants partent ou vous rejettent.

Un soir d’automne, alors que la pluie tambourinait contre les vitres, Guillaume a enfin appelé.

— Maman… Je voulais savoir si tu allais bien.
Sa voix était hésitante, presque enfantine.
— Je vais… Je fais aller, ai-je répondu en retenant mes larmes.
Un silence gênant s’est installé.
— Je suis désolé pour tout ça…
J’aurais voulu lui dire tant de choses : ma douleur, ma colère, mon amour intact malgré tout. Mais aucun mot n’est sorti.
— Prends soin de toi, maman.
Il a raccroché.

Ce soir-là, j’ai compris que l’amour maternel ne se mesure pas aux sacrifices ni aux remerciements reçus mais à la capacité d’accepter que nos enfants nous échappent un jour.

Mais dites-moi… Est-ce vraiment possible d’arrêter d’être mère ? Où est la limite entre aimer et s’oublier soi-même ?