Suis-je condamnée à la solitude ? L’histoire d’Irena Lefèvre

— Tu as entendu ? Il paraît qu’Irena a encore passé la soirée seule, marmonne Madame Dubois à l’oreille de Madame Martin, juste devant la porte de mon appartement. Je retiens mon souffle, la main sur la poignée, le cœur battant trop fort. Je pourrais ouvrir la porte d’un coup, leur dire d’aller se mêler de leurs affaires. Mais je n’en ai pas la force. Pas aujourd’hui.

Depuis que Paul est parti — non, depuis qu’il m’a quittée pour une femme plus jeune, une certaine Camille qu’il a rencontrée à son travail — je suis devenue l’objet de toutes les conversations du quartier. À cinquante-six ans, je me retrouve seule dans cet appartement trop grand, avec pour seule compagnie le tic-tac de l’horloge et les regards en coin des voisines.

Ma fille, Lucie, ne vient plus aussi souvent. Elle m’appelle parfois, mais nos conversations sont brèves, tendues. Elle me reproche de ne pas avoir su retenir son père, comme si tout était de ma faute. « Tu aurais pu faire un effort, maman », m’a-t-elle lancé un soir au téléphone. J’ai senti mes jambes fléchir sous le poids de sa déception.

Ce matin-là, je descends l’escalier en essayant d’ignorer les chuchotements. Je croise Madame Dubois qui me lance un sourire pincé :
— Bonjour Irena, ça va ?
Je réponds machinalement, sans oser la regarder dans les yeux. Je sens qu’elle attend que je m’effondre, que je lui donne matière à raconter.

Au marché, les commerçants me saluent poliment mais je sens bien que quelque chose a changé. Avant, j’étais « Madame Lefèvre et son mari », maintenant je ne suis plus que « la pauvre Irena ». Même le poissonnier me fait des prix comme s’il voulait me consoler.

Le soir venu, je m’assieds seule à la table de la cuisine. Le silence est assourdissant. Je repense à ma vie d’avant : les rires partagés avec Paul et Lucie, les vacances en Bretagne, les disputes pour des broutilles… Tout cela semble appartenir à une autre personne.

Un jour, alors que je rangeais des photos dans le grenier, Lucie est arrivée sans prévenir. Elle avait ce regard fermé qui me glace le sang.
— Tu comptes rester enfermée ici toute ta vie ?
— Je fais ce que je peux, tu sais…
— Non maman, tu te laisses aller ! Papa a refait sa vie, et toi tu t’accroches au passé !

Ses mots claquent comme une gifle. Je voudrais lui expliquer que ce n’est pas si simple. Que chaque matin est une victoire sur moi-même. Mais elle ne veut rien entendre. Elle repart en claquant la porte.

Les jours passent et se ressemblent. Je tente de m’occuper : un peu de jardinage sur le balcon, des mots croisés, quelques promenades sur les quais du Rhône. Mais l’ombre du jugement plane toujours. Un soir, alors que je rentre d’une balade, je surprends une conversation dans l’ascenseur :
— Elle fait pitié… Tu crois qu’elle va s’en remettre ?
Je serre les poings. Pourquoi devrais-je avoir honte ? Pourquoi ma solitude serait-elle une maladie ?

Un dimanche matin, je décide de changer quelque chose. J’enfile une robe colorée — la même que celle que Paul détestait — et je vais au café du coin. Je m’assieds en terrasse malgré les regards curieux.
Le serveur, Antoine, me sourit gentiment :
— Vous voulez un café crème ?
— Oui… et un croissant aussi.
Je me surprends à sourire. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens vivante.

Peu à peu, je prends goût à ces petits rituels : un café le matin, un livre à la bibliothèque municipale, quelques mots échangés avec Antoine ou avec Madame Girard du troisième étage qui tricote sur son balcon. Je découvre que la vie peut recommencer autrement.

Mais tout n’est pas si simple. Un soir, Lucie débarque à l’improviste. Elle me trouve en train de rire avec Antoine devant le café.
— Tu t’amuses bien on dirait…
Son ton est amer.
— Lucie… Je fais ce que je peux pour aller mieux.
— Tu pourrais penser un peu à moi ! J’ai besoin de toi aussi !

Je comprends alors que ma fille souffre autant que moi. Que son agressivité cache une immense tristesse. Nous restons silencieuses un moment.
— Viens dîner à la maison ce week-end ?
Elle hoche la tête sans sourire mais j’y vois une ouverture.

Le samedi suivant, j’apporte une tarte aux pommes chez elle. Nous parlons longtemps, pour la première fois depuis des mois. Elle me confie ses peurs : peur d’être abandonnée comme moi, peur de ne pas être aimée.

Je réalise alors que nous sommes deux femmes blessées qui cherchent à se reconstruire. Peut-être que le bonheur ne ressemble pas à ce que j’imaginais autrefois. Peut-être qu’il se cache dans ces moments simples : un café partagé, un sourire échangé, une main serrée.

Aujourd’hui encore, il m’arrive d’avoir peur du regard des autres. Mais j’apprends à m’en détacher peu à peu. À oser vivre pour moi.

Est-ce que j’ai eu tort d’attendre si longtemps avant de changer ? Est-ce qu’on peut vraiment se libérer du regard des autres ? Qu’en pensez-vous ?