Sous le même toit : l’ombre d’un père
« Sors d’ici, Camille ! Tu n’es plus ma fille ! »
La porte claque derrière moi, me laissant seule sur le palier glacé de notre immeuble à Lyon. Je serre contre moi mon sac à dos, contenant tout ce que j’ai pu attraper en dix minutes : quelques vêtements, mon carnet de croquis, et la photo de maman. Il est vingt-deux heures, les lampadaires projettent des ombres longues sur le trottoir. Je ne pleure pas. Pas encore. Je suis trop choquée pour ça.
Mon père, François, n’a jamais été un homme tendre. Depuis la mort de maman, il s’est enfermé dans une colère sourde, que je ne comprenais pas à quinze ans. Ce soir-là, il a explosé parce que j’avais osé lui répondre, parce que j’avais ramené une mauvaise note en maths, parce que je lui ressemblais trop. Je me souviens de son visage déformé par la rage, de ses poings serrés. Et moi, têtue, incapable de demander pardon.
J’ai erré toute la nuit dans les rues du quartier Monplaisir. J’ai dormi sur un banc, réveillée par le froid et la peur. Le lendemain matin, j’ai appelé mon amie Sophie. Sa mère m’a accueillie sans poser de questions. Mais je sentais bien que je n’étais qu’une invitée temporaire dans leur appartement chaleureux. J’étais une ombre dans leur vie bien réglée.
Les années suivantes ont été une succession de petits boulots et de chambres d’étudiants miteuses. J’ai travaillé comme serveuse dans un café du Vieux Lyon, j’ai donné des cours de dessin à des enfants du quartier. Parfois, je passais devant notre immeuble, espérant croiser mon père par hasard. Mais il avait changé ses horaires, ou alors c’est moi qui évitais inconsciemment les siens.
À vingt ans, j’ai rencontré Julien à la fac d’arts plastiques. Il m’a appris à rire à nouveau, à croire que je pouvais être aimée sans condition. Mais chaque fois qu’il me parlait de sa famille – ses parents divorcés mais présents, ses deux sœurs bruyantes – je sentais une boule se former dans ma gorge. Je n’avais plus de famille. Ou plutôt, ma famille m’avait rejetée.
Un soir d’automne, alors que nous dînions chez ses parents à Annecy, sa mère m’a demandé : « Et tes parents, Camille ? »
J’ai senti le silence s’installer autour de la table. Julien a posé sa main sur la mienne. J’ai menti : « Ma mère est décédée quand j’étais ado… Mon père vit à Lyon. On ne se parle plus beaucoup. »
Mais la vérité me rongeait. Je faisais des cauchemars où mon père me chassait encore et encore. Je me réveillais en sueur, persuadée d’entendre sa voix me hurler dessus.
Un jour, j’ai reçu un message inattendu sur Facebook : « Camille, c’est ta cousine Claire. Papa est malade… Il demande après toi. »
Je suis restée figée devant l’écran. Mon père malade ? Lui qui semblait invincible…
J’ai hésité des jours avant de répondre. Julien m’a encouragée : « Tu devrais y aller. Même si c’est dur. »
Je suis retournée à Lyon pour la première fois depuis six ans. L’appartement sentait le renfermé et l’eau de Cologne bon marché. Mon père était amaigri, les traits tirés par la maladie et le remords.
Il m’a regardée comme si j’étais un fantôme.
— Camille…
Sa voix tremblait. J’ai senti ma colère remonter d’un coup.
— Pourquoi tu veux me voir ? Tu m’as jetée dehors comme un chien !
Il a baissé les yeux.
— Je sais… Je n’ai jamais su comment te demander pardon.
Le silence s’est installé entre nous, lourd comme du plomb.
— Tu crois qu’un simple pardon efface tout ? Tu sais ce que j’ai vécu ? Les nuits dehors ? La honte ?
Il a pleuré. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu mon père pleurer.
— Je suis désolé… J’étais perdu sans ta mère… J’ai tout gâché.
Je suis restée debout, les bras croisés, incapable d’avancer ou de reculer.
— Tu veux quoi maintenant ? Que je fasse comme si rien ne s’était passé ?
Il a secoué la tête.
— Non… Je veux juste te revoir… Avant qu’il ne soit trop tard.
J’aurais voulu hurler, le frapper, lui dire qu’il ne méritait pas mon pardon. Mais en le voyant si faible, j’ai compris qu’il n’était plus le géant terrifiant de mon adolescence. C’était juste un homme brisé par ses erreurs.
J’ai accepté de revenir le voir chaque semaine. Au début, on parlait peu : du temps qu’il faisait, des voisins qui avaient déménagé. Puis il a commencé à me raconter des souvenirs d’enfance avec maman, des anecdotes sur mes premiers pas, mes premiers dessins accrochés au frigo.
Petit à petit, la colère s’est transformée en tristesse, puis en compassion. J’ai compris qu’il n’y aurait jamais de réparation totale – certaines blessures restent ouvertes toute une vie – mais qu’on pouvait apprendre à vivre avec.
Quand il est mort l’année suivante, j’étais à son chevet. Il m’a serrée contre lui et a murmuré : « Merci d’être revenue… »
Aujourd’hui encore, je repense à cette nuit où il m’a mise dehors et à toutes ces années perdues. Est-ce que j’ai vraiment pardonné ? Ou ai-je simplement accepté l’inacceptable pour ne pas rester seule ? Peut-on vraiment tourner la page quand ceux qui nous ont brisés sont aussi ceux qui nous ont appris à aimer ? Qu’en pensez-vous ?