Sous la pluie, mon secret brûle
« J’ai trompé mon mari. » Les mots sont sortis de ma bouche comme une gifle, alors que j’étais seule dans la voiture, arrêtée au feu rouge sur le boulevard Saint-Michel. La pluie frappait la vitre avec une régularité presque cruelle, et mes mains tremblaient sur le volant. J’ai regardé mon reflet dans le rétroviseur : des yeux rougis, des cernes creusés par des nuits sans sommeil. J’ai murmuré encore une fois, plus bas, comme si quelqu’un pouvait m’entendre : « J’ai trompé Paul. »
Tout a commencé il y a six mois, un soir d’octobre où Paris semblait étouffer sous la bruine. Paul était en déplacement à Lyon pour son travail, comme souvent ces derniers temps. Notre fils, Lucas, dormait chez sa grand-mère à Montrouge. J’étais seule dans notre appartement du 11ème, envahie par une solitude qui me collait à la peau. J’ai accepté l’invitation de Claire, ma meilleure amie depuis la fac, pour un verre dans un bar du Marais. Je n’avais aucune intention de faire quoi que ce soit de mal. Je voulais juste oublier, l’espace d’une soirée, cette routine qui me broyait.
C’est là que j’ai rencontré Antoine. Il était assis au comptoir, un livre à la main – « L’Étranger » de Camus – et il m’a souri d’un air timide. Claire est partie tôt, fatiguée par sa journée à l’hôpital. Antoine et moi avons continué à parler : littérature, politique, souvenirs d’enfance en Bretagne. Il avait cette façon de m’écouter qui m’a bouleversée. Quand il a effleuré ma main pour attraper son verre, j’ai senti une chaleur étrange monter en moi. Je savais que je devais partir, mais je suis restée.
La suite s’est déroulée comme dans un rêve fiévreux. Nous avons marché sous la pluie jusqu’à son studio près de Bastille. J’ai ri comme une adolescente quand il a glissé sur les pavés mouillés. Dans son minuscule appartement, j’ai oublié qui j’étais : épouse fidèle, mère responsable. J’étais juste une femme qui avait besoin de se sentir vivante. Nous avons fait l’amour sans un mot, avec une urgence désespérée.
Le lendemain matin, je me suis réveillée avant lui. J’ai regardé le plafond fissuré, le pull d’Antoine jeté sur une chaise, et j’ai compris ce que j’avais fait. Je suis rentrée chez moi en taxi, le cœur au bord des lèvres. J’ai passé la journée à nettoyer frénétiquement l’appartement, comme si je pouvais effacer la nuit précédente.
Depuis ce jour-là, je vis avec ce secret comme avec une épine sous la peau. Paul n’a rien remarqué – ou alors il fait semblant de ne rien voir. Il rentre tard du bureau, embrasse Lucas sur le front et me demande si tout va bien. Je réponds toujours oui. Mais chaque fois qu’il me touche, je sens la honte me brûler.
Un soir, alors que nous dînions en silence – Paul absorbé par son téléphone, Lucas dessinant des monstres sur sa serviette – j’ai eu envie de tout avouer. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Je me suis levée brusquement pour aller chercher du pain à la boulangerie du coin. Sur le trottoir, j’ai croisé Antoine par hasard. Il m’a souri tristement et m’a demandé si j’allais bien.
— Tu regrettes ?
— Je ne sais pas…
Il a hoché la tête et s’est éloigné sans un mot de plus. J’ai eu envie de courir après lui, de crier que je ne savais plus qui j’étais.
Les semaines ont passé. Paul s’est éloigné encore davantage, absorbé par ses dossiers et ses réunions interminables. Lucas a commencé à faire des cauchemars ; il se réveille en pleurant et m’appelle au milieu de la nuit. Je m’assois sur son lit et je caresse ses cheveux jusqu’à ce qu’il se rendorme.
Un dimanche matin, alors que nous prenions le petit-déjeuner tous les trois, Paul a posé sa tasse avec un bruit sec.
— Tu es ailleurs depuis des mois, Camille. Qu’est-ce qui se passe ?
J’ai senti mon cœur s’arrêter. Lucas nous observait avec de grands yeux inquiets.
— Rien… Je suis juste fatiguée.
Paul n’a rien dit de plus, mais son regard m’a transpercée.
Je me demande chaque jour si je dois lui dire la vérité. Est-ce que cela soulagerait ma conscience ou détruirait tout ce que nous avons construit ? Parfois je rêve que Paul découvre tout par hasard – un message oublié sur mon téléphone, un mot griffonné dans un carnet – et qu’il me pardonne malgré tout. Mais je sais que c’est impossible.
Je vis dans l’attente du moment où tout s’effondrera. Je fais semblant d’être heureuse pour Lucas, pour Paul, pour moi-même aussi peut-être. Mais chaque fois que je croise mon reflet dans une vitrine ou dans le miroir de la salle de bains, je vois une étrangère.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un et lui mentir ainsi ? Est-ce que le pardon existe pour ceux qui trahissent sans raison ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?