Soudain, Sœur et Mère : Le choix impossible d’une nuit d’été
— Ouvre-moi, Anne, je t’en supplie !
La voix de Ségolène, brisée par la peur et la fatigue, résonne encore dans ma tête. Il était presque minuit ce soir de juillet, la chaleur collait à la peau et le silence du quartier de Tours n’était troublé que par ses coups désespérés à notre porte. J’ai couru ouvrir, le cœur battant. Devant moi, ma sœur, les yeux rougis, tenait par la main ses deux enfants en pyjama. Ils tremblaient tous les trois.
— Qu’est-ce qui se passe ? ai-je murmuré en la prenant dans mes bras.
— Je n’en peux plus… Il a encore frappé. Je suis partie. Je n’avais nulle part où aller…
J’ai senti sa détresse comme une gifle. Sans réfléchir, je les ai fait entrer dans le salon. Les enfants se sont blottis sur le canapé, muets de peur. Ségolène s’est effondrée sur la table basse, sanglotant à demi.
C’est alors que Laurent est descendu de l’étage, réveillé par le bruit. Il a jeté un regard noir à Ségolène puis à moi.
— Qu’est-ce qu’ils font ici ?
— Elle n’a nulle part où aller, Laurent ! Elle a fui son mari…
Il a serré les dents. Je savais qu’il n’aimait pas Ségolène — il la trouvait instable, trop dramatique. Mais là, il y avait plus : la peur de voir notre quotidien bouleversé, nos enfants exposés à des histoires d’adultes.
— Anne, on ne peut pas… Ce n’est pas notre problème. Tu penses à nos filles ? Si son mari débarque ici ?
J’ai senti la colère monter en moi.
— Tu veux que je la mette dehors ? Avec les petits ?
Il a baissé la voix mais son ton était tranchant :
— Je ne veux pas de scandale ici. Demain matin, elle doit partir.
Ségolène a tout entendu. Elle s’est levée, le visage fermé.
— Je ne veux pas vous causer d’ennuis… Je vais partir.
— Non ! ai-je protesté. Reste au moins cette nuit…
Mais Laurent a insisté. Il a appelé un taxi pour elle et les enfants. J’ai pleuré en aidant Ségolène à rassembler ses affaires — un sac plastique avec quelques vêtements froissés, une peluche pour Léa, le doudou de Paul. Les enfants me regardaient sans comprendre.
Avant de partir, Ségolène m’a serrée très fort.
— Merci d’avoir essayé…
Le taxi est parti dans la nuit noire. Je suis restée sur le trottoir, glacée malgré la chaleur estivale. Laurent m’a rejoint.
— Tu sais que j’ai raison. On ne peut pas tout porter sur nos épaules.
Je n’ai pas répondu. Toute la nuit, j’ai tourné en rond dans la maison silencieuse. J’imaginais Ségolène dans un foyer d’urgence, les enfants blottis contre elle sur un matelas inconfortable. J’entendais encore leurs petits sanglots étouffés.
Le lendemain matin, j’ai reçu un message : « On est bien arrivés au foyer. Merci pour tout. »
Mais rien n’était réglé. Ma mère m’a appelée en larmes :
— Comment as-tu pu laisser ta sœur partir comme ça ? Elle n’a plus personne !
J’ai tenté d’expliquer : Laurent, les enfants, la peur… Mais au fond de moi, je savais que c’était une excuse. J’aurais pu désobéir à mon mari. J’aurais pu accueillir Ségolène malgré tout.
Les jours suivants ont été un enfer. Ma mère ne me parlait plus. Mon père m’a envoyé un message sec : « On ne laisse pas tomber la famille. » Même mes filles ont senti la tension :
— Pourquoi tatie Ségolène ne vient plus ?
Je n’avais pas de réponse.
Laurent faisait comme si de rien n’était. Mais moi, je me sentais coupable à chaque instant — en préparant le dîner, en déposant les filles à l’école, en croisant le regard des voisins qui avaient vu le taxi cette nuit-là.
Un soir, j’ai craqué devant Laurent.
— Tu te rends compte de ce qu’on a fait ? On a laissé ma sœur dehors !
Il a haussé les épaules.
— On ne peut pas sauver tout le monde, Anne. On a notre vie à protéger.
Mais quelle vie ? Depuis cette nuit-là, tout était fissuré entre nous. Je ne regardais plus Laurent de la même façon. Je me sentais étrangère dans ma propre maison.
J’ai commencé à aller voir Ségolène au foyer après le travail. Les enfants étaient fatigués mais soulagés d’être loin de leur père. Ségolène m’a pardonnée — ou du moins elle a fait semblant pour ne pas me faire plus de mal.
Un jour, elle m’a dit :
— Tu sais, je comprends pourquoi tu as obéi à Laurent. Mais moi aussi j’aurais voulu que tu te battes pour moi…
Ses mots m’ont transpercée.
Aujourd’hui encore, des mois après cette nuit-là, je me demande si j’ai fait le bon choix. La famille doit-elle passer avant tout ? Ou bien faut-il protéger sa propre bulle au risque d’abandonner ceux qu’on aime ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment tourner le dos à sa famille pour préserver sa tranquillité ?