Quand ta maison devient étrangère : Confession d’une femme trahie
« Tu exagères, Isabelle. Pierre a besoin de compagnie, tu ne peux pas lui en vouloir. »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un couteau. Je suis allongée sur ce lit d’hôpital, la perfusion plantée dans le bras, le cœur broyé par la fièvre et la trahison. Dehors, la pluie tambourine contre la fenêtre du service de médecine interne de la Pitié-Salpêtrière. Je ferme les yeux, espérant que tout ceci n’est qu’un mauvais rêve. Mais non. La réalité est là, brutale : mon mari a amené une autre femme chez nous, dans notre appartement du 12e arrondissement, alors que je me bats contre la maladie.
Tout a commencé il y a trois semaines. Une toux persistante, une fatigue qui me cloue au lit. Pierre s’inquiète à peine, trop absorbé par ses dossiers d’architecte. « Tu dramatises toujours, Isa », me lance-t-il en partant au bureau. Mais le diagnostic tombe : pneumonie sévère. Hospitalisation immédiate. Je pars en ambulance, seule, Pierre trop pressé pour m’accompagner.
Les premiers jours à l’hôpital sont flous. Les infirmières passent, les médecins murmurent des mots techniques. Je pense à mes enfants, Lucie et Thomas, chez ma mère à Vincennes. Pierre ne vient pas. Il m’envoie des SMS laconiques : « Courage », « Tiens bon ». Je me persuade qu’il est débordé.
Un soir, j’appelle ma mère. Sa voix est tendue :
— Isabelle… Il faut que tu saches… Pierre n’est pas seul à l’appartement.
— Comment ça ?
— Il a… il a invité une amie à rester avec lui.
Le mot « amie » me brûle les oreilles. Je comprends tout de suite. Je raccroche sans un mot. Les larmes coulent sans bruit sur mon oreiller d’hôpital.
Le lendemain, Pierre m’appelle enfin.
— Isa, il faut qu’on parle.
Sa voix est distante, presque gênée.
— J’ai rencontré quelqu’un… Ça fait quelques mois déjà. Je ne voulais pas te le dire comme ça, mais…
Je suffoque. J’ai envie de hurler, mais je n’ai plus la force.
— Tu l’as amenée chez nous ?
— Je n’avais nulle part où aller…
Je raccroche. Tout s’effondre.
Les jours suivants sont un supplice. Ma mère vient me voir à l’hôpital. Elle pose une main froide sur ma main tremblante.
— Tu dois comprendre Pierre… Il est jeune encore… Tu es malade depuis longtemps…
Je la regarde, incrédule. Ma propre mère prend le parti de mon mari adultère.
Je repense à mon enfance à Lyon, à cette mère qui me disait toujours : « On ne laisse jamais tomber les siens ». Aujourd’hui, elle me laisse tomber moi.
Les enfants me manquent terriblement. Lucie m’envoie des dessins : « Maman guéris vite ». Thomas ne comprend pas pourquoi il ne peut pas rentrer à la maison.
Une nuit, je rêve que je rentre chez moi et que tout a changé : les photos de famille ont disparu du salon, remplacées par des bibelots inconnus ; l’odeur du parfum d’une autre femme flotte dans l’air ; mes vêtements sont entassés dans un sac poubelle devant la porte.
À mon réveil, je décide d’appeler Pierre une dernière fois.
— Je veux rentrer chez moi.
Un silence gênant.
— Ce n’est plus possible, Isa… Elle vit ici maintenant…
Je sens la colère monter en moi. Pour la première fois depuis des semaines, je sens une force nouvelle me traverser.
— Tu n’as pas le droit ! C’est chez moi aussi !
— On peut en parler quand tu iras mieux…
Mais je sais déjà qu’il ne m’attend plus rien de lui.
À ma sortie de l’hôpital, ma mère vient me chercher. Dans la voiture, elle évite mon regard.
— Tu peux rester chez moi le temps qu’il faudra…
Je serre les dents. Je ne veux pas de sa pitié.
Les jours passent. Je tente de reconstruire un semblant de vie avec Lucie et Thomas dans le petit appartement de ma mère. Les enfants posent des questions auxquelles je n’ai pas de réponses :
— Pourquoi papa ne vient plus ?
— Pourquoi on ne rentre pas à la maison ?
Je leur mens malhabilement :
— Papa est occupé… On va bientôt rentrer…
Mais au fond de moi, je sais que rien ne sera plus jamais comme avant.
Un soir, alors que je range les affaires des enfants, ma mère entre dans la chambre.
— Tu devrais tourner la page, Isabelle… Pierre a fait son choix.
Je me retourne vers elle, la voix tremblante :
— Et toi ? Tu as fait ton choix aussi ?
Elle détourne les yeux.
Je comprends alors que je suis seule face à tout ça. Seule pour affronter la trahison de l’homme que j’aimais depuis quinze ans. Seule pour expliquer à mes enfants pourquoi leur père a préféré une autre femme à leur mère malade. Seule pour affronter le regard des voisins qui murmurent dans l’escalier de l’immeuble.
Mais au fond de cette solitude naît une force nouvelle. Je décide de consulter une avocate. J’entame une procédure de divorce. Je cherche un petit logement pour moi et les enfants dans le quartier de Nation. Je reprends peu à peu goût à la vie : je retrouve mes collègues du lycée où j’enseignais avant la maladie ; je m’inscris à un atelier d’écriture ; je ris à nouveau avec Lucie et Thomas au parc de Bercy.
Un jour, alors que je croise Pierre par hasard devant l’école des enfants, il baisse les yeux et marmonne un « pardon » inaudible. Je ne réponds rien. Je n’attends plus rien de lui.
Aujourd’hui encore, la douleur est là, sourde et tenace. Mais j’ai appris à vivre avec elle. J’ai appris que parfois, ceux qui devraient nous protéger sont ceux qui nous blessent le plus profondément.
Est-ce que la famille doit toujours primer sur tout ? Peut-on vraiment pardonner l’impardonnable ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?