Quand il brillait, il m’a oubliée : l’histoire de Claire et Nathan
« Tu rentres encore tard ce soir, Nathan ? » Ma voix tremble à peine, mais je sais qu’il ne l’entendra pas. Il claque la porte sans répondre, son parfum de réussite flottant dans l’air du salon. Je reste là, seule avec mon assiette froide, à regarder les lumières de Paris s’allumer une à une derrière la fenêtre. C’est étrange comme le silence peut devenir un compagnon plus fidèle que l’homme qu’on aime.
Nathan n’a pas toujours été ainsi. Quand nous nous sommes rencontrés à la fac de droit de Lyon, il était ce garçon drôle, passionné, qui me récitait des poèmes de Prévert sous la pluie. Nous rêvions d’une vie simple, d’un appartement sous les toits, de dîners entre amis et de longues balades sur les quais du Rhône. Mais tout a changé le jour où il a décroché ce poste dans un grand cabinet parisien. Soudain, tout tournait autour de ses clients, de ses dossiers, de ses ambitions. Moi, je suis devenue un décor dans sa vie, un meuble qu’on oublie de dépoussiérer.
Je me souviens du premier Noël où il n’est pas rentré. J’avais préparé son plat préféré, une blanquette de veau comme le faisait sa mère. Il m’a appelée à 22h pour me dire qu’il avait une réunion urgente. J’ai pleuré en silence devant la table dressée pour deux. Ma mère m’a dit : « Claire, il faut que tu penses à toi aussi. » Mais comment penser à soi quand on aime quelqu’un au point de s’oublier ?
Les années ont passé. Nathan a grimpé les échelons, collectionné les succès et les montres suisses. Moi, j’ai mis ma carrière entre parenthèses pour l’accompagner à Paris, pour être « la femme derrière l’homme ». Je me suis perdue dans les tâches ménagères, les dîners mondains où je souriais poliment aux épouses des associés. Personne ne me demandait jamais mon avis. Même Nathan ne me regardait plus vraiment.
Un soir, alors qu’il rentrait encore plus tard que d’habitude, j’ai osé lui dire :
— Tu ne me parles plus, Nathan. On dirait que je n’existe pas.
Il a haussé les épaules, sans même lever les yeux de son téléphone.
— Arrête avec tes histoires, Claire. Tu dramatises tout.
J’ai eu envie de crier, de tout casser. Mais je me suis tue. J’ai appris à avaler mes larmes et à sourire devant les autres. À force de me taire, j’ai fini par ne plus savoir qui j’étais.
Puis il y a eu cette soirée chez les Dubois. Nathan riait fort avec ses collègues, une coupe de champagne à la main. Je l’ai vu glisser sa main dans le dos d’Élise, la nouvelle stagiaire. Mon cœur s’est serré si fort que j’ai cru mourir sur place. Le lendemain matin, il m’a dit que j’étais paranoïaque.
Un jour, j’ai trouvé un message sur son téléphone : « Merci pour hier soir… Tu es incroyable. » J’ai compris que je n’étais plus la seule dans sa vie. Mais je n’ai rien dit. J’avais trop peur de tout perdre : notre appartement, nos souvenirs, même cette illusion d’amour qui me tenait debout.
Et puis tout s’est effondré pour lui. Un scandale au cabinet, une plainte pour faute professionnelle… Les journaux en ont parlé pendant des semaines. Nathan a perdu son poste du jour au lendemain. Ses amis ont disparu aussi vite que ses primes.
C’est là qu’il est revenu vers moi.
Un soir d’hiver, alors que je lisais dans le salon, il est entré sans prévenir. Il avait l’air fatigué, vieilli.
— Claire… Je… Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir.
J’ai senti la colère monter en moi comme une vague brûlante.
— Maintenant tu te souviens que j’existe ? Maintenant que tu n’as plus rien ?
Il s’est effondré sur le canapé, la tête dans les mains.
— J’ai été idiot… J’ai besoin de toi.
J’aurais voulu le consoler comme avant. Mais quelque chose en moi était brisé depuis trop longtemps.
Les jours suivants, il a essayé de se racheter : petits déjeuners au lit, bouquets de fleurs fanées trop vite… Mais je voyais bien qu’il cherchait surtout à retrouver un peu de stabilité dans le chaos de sa vie.
Ma mère m’a appelée :
— Claire, tu n’es pas obligée de tout lui pardonner sous prétexte que tu es sa femme.
Je savais qu’elle avait raison. Mais comment tourner la page sur vingt ans d’histoire commune ?
Un soir, alors qu’il dormait sur le canapé, j’ai pris une feuille et j’ai écrit tout ce que j’avais sur le cœur. Mes rêves oubliés, mes peurs, ma solitude… J’ai pleuré toutes les larmes que je n’avais jamais osé verser devant lui.
Le lendemain matin, je lui ai tendu la lettre.
— Lis-la quand tu seras prêt.
Il a lu en silence, puis il m’a regardée avec des yeux humides que je ne lui connaissais pas.
— Je ne savais pas… Je suis désolé.
Mais parfois les excuses ne suffisent pas à réparer ce qui est cassé.
Aujourd’hui, je me demande si je dois rester par fidélité à nos souvenirs ou partir pour enfin me retrouver moi-même. Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire quelque chose sur des ruines ? Ou faut-il avoir le courage de tout quitter pour renaître ailleurs ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment pardonner l’oubli et la trahison quand on a tant donné sans rien recevoir en retour ?