Pourquoi suis-je triste, même en étant « l’autre » : L’histoire de Camille, Parisienne

« Tu ne comprends pas, Camille. Je ne peux pas tout quitter comme ça. »

La voix de Julien résonne encore dans ma tête, sèche, presque coupable. Nous sommes assis dans sa voiture, garée sur un quai désert de la Seine. Il pleut, les gouttes martèlent le pare-brise, et je sens mes mains trembler sur mes genoux. Je n’ai pas dormi depuis deux nuits. Je n’ai pas mangé depuis hier. J’ai l’impression d’être suspendue dans le vide, entre deux mondes qui ne veulent pas de moi.

Je m’appelle Camille, j’ai trente-deux ans, et je suis devenue ce que j’ai toujours méprisé : la maîtresse. Je n’ai jamais voulu ça. Je n’ai jamais cherché à voler le bonheur d’une autre femme. Mais l’amour… l’amour ne prévient pas. Il vous tombe dessus comme un orage d’été, soudain, violent, imprévisible.

Julien est arrivé dans ma vie par hasard. Un collègue d’un ami, rencontré lors d’un dîner à Montmartre. Il avait ce sourire désarmant, cette façon de vous regarder comme si vous étiez la seule personne dans la pièce. Au début, je ne savais rien de sa vie privée. Il parlait peu de lui, beaucoup des autres. J’aimais ça chez lui : cette pudeur, cette discrétion. Et puis, un soir, il m’a avoué qu’il était marié. Deux enfants. Une femme qu’il disait « ne plus aimer depuis longtemps ».

J’aurais dû partir ce soir-là. J’aurais dû lui dire que je ne voulais pas être celle qui détruit une famille. Mais il m’a suppliée de rester. Il m’a dit qu’avec moi, il se sentait vivant pour la première fois depuis des années. J’ai cru à ses mots. J’ai voulu y croire.

Les mois ont passé. Nous nous retrouvions dans des cafés discrets du 11e arrondissement, dans des hôtels anonymes où personne ne nous connaissait. Chaque rendez-vous était un mélange d’excitation et de honte. Je mentais à mes amis, à ma famille. Ma mère me demandait pourquoi je n’avais jamais de petit ami à présenter. Mon père me lançait des regards inquiets lors des repas du dimanche.

Un soir, alors que je rentrais chez moi après l’avoir vu, j’ai croisé mon frère Paul sur le palier. Il a vu mon visage défait, mes yeux rougis.

— Camille, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es bizarre ces temps-ci.

J’ai haussé les épaules, incapable de prononcer un mot. Il a insisté :

— Tu sais que tu peux tout me dire…

Mais comment lui expliquer que j’étais tombée amoureuse d’un homme qui ne serait jamais vraiment à moi ? Comment lui dire que chaque minute passée avec Julien me rapprochait un peu plus du gouffre ?

La culpabilité me rongeait chaque jour un peu plus. Je pensais à sa femme, à ses enfants. Je me demandais s’ils sentaient son absence, s’ils devinaient ses mensonges. Parfois, je me surprenais à les haïr pour ce qu’ils représentaient : la vie que je n’aurais jamais.

Un matin de janvier, alors que Paris était recouvert d’un voile blanc de neige, Julien m’a annoncé qu’il ne pouvait plus continuer ainsi.

— Je t’aime, Camille… Mais je ne peux pas tout quitter. Pas maintenant.

J’ai senti mon cœur se briser en mille morceaux. Je suis sortie du café sans un mot, j’ai marché des heures dans les rues glacées, incapable de sentir mes pieds ou mes mains. J’avais tout perdu : lui, mais aussi une part de moi-même.

Les semaines suivantes ont été un calvaire. Je me suis isolée de mes amis, j’ai refusé les invitations à dîner, j’ai évité ma famille. Ma mère a fini par venir chez moi sans prévenir.

— Camille… Tu dois arrêter de te faire du mal comme ça.

Elle m’a prise dans ses bras et j’ai fondu en larmes comme une enfant.

— Je voulais juste être aimée…

Elle a caressé mes cheveux et m’a murmuré :

— Tu mérites mieux que d’être « l’autre ». Tu mérites d’être la première dans le cœur de quelqu’un.

Ses mots ont résonné longtemps en moi. Mais comment tourner la page ? Comment oublier celui qui a bouleversé ma vie ?

Un soir d’avril, alors que le printemps ramenait un peu de lumière sur Paris, j’ai croisé Julien par hasard sur le boulevard Saint-Germain. Il était avec sa femme et ses enfants. Il m’a vue, a détourné les yeux aussitôt. J’ai ressenti une douleur sourde au creux du ventre… mais aussi un étrange soulagement.

Je n’étais plus invisible. J’existais enfin pour moi-même.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de repenser à cette histoire avec nostalgie et tristesse mêlées. J’ai appris à vivre avec ce manque, avec cette blessure qui ne se refermera jamais tout à fait.

Mais dites-moi… Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui ne nous choisira jamais ? Est-ce que l’amour vaut la peine quand il nous détruit autant ?